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Les lecteurs de notre ouvrage collectif « SORTIR de la CRISE par le HAUT » se souviennent sûrement de l’article de Peter Lamborn Wilson – À propos de l’argent-roi et de la gouvernance alternative  (traduction de Spartacus FreeMann) que nous avions cité in extenso aux pages 280-286.

Pour les autres, je le reprends ci-dessous, in extenso.  Ensuite je cite, sans en rien modifier, un autre article très intéressant du même auteur (même traducteur) sur L’Histoire de l’Économie dans la plus haute antiquité.  Tous ceux qui s’intéressent à la possibilité d’éclosion (ou de construction??) d’un nouveau paradigme sociétal seront certainement intéressés par cette approche foisonnante qui évoque l’archéologie entre le Tigre et l’Euphrate, les mythes de la fondation de l’État Sumérien (env. 4000 ans avant notre ère), ceux de la Grèce antique, leur mise en concordance avec certains passages bibliques, mais aussi la création de la comptabilité, de l’écriture, puis de l’argent et leurs multiples significations psychologiques et magiques telles qu’elles apparaissent au travers des conditions de leurs créations.

Je pense que nous ne pourrons pas démonter les mythes fondateurs de nos sociétés d’asservissement des foules, ni a fortiori en construire de nouveaux sans prendre une claire conscience de ces éléments, tant dans leur factualité historique et dans leur interprétation toujours hypothétique (« personne n’était là » pour citer une sage que je connais ), que dans leur pouvoir symbolique.

Bonne lecture… et merci d’en débattre!

À propos de l’argent-roi et de la gouvernance alternative

par Peter Lamborn Wilson – extrait de « Sortir de la Crise par le Haut » – Éditions de La Hutte 2012- pp 280-286.

www.occupywithart.com/blog/tag/peter-lamborn-wilson

« Certains historiens radicaux prétendent que le mouvement social historique dans son ensemble s’est cassé la gueule en 1870 lorsque la Commune de Paris a échoué à s’emparer (ou du moins à détruire) la Banque. Est-ce la vérité ?

Depuis 1971, le Pouvoir Bancaire – « les intérêts de l’argent » comme disaient ces vieux populistes et autres Grangers, c’est- à-dire le pouvoir de créer de l’argent sous la forme de dette –  a, à lui seul, détruit toutes les chances de rendre ce monde plus proche de ce que notre cœur désire. Certains théoriciens anarchistes soutiennent qu’il n’existe aucune révolution véritable, si ce n’est la révolte contre l’argent lui-même – car l’argent veut que le capitalisme (et donc lui-même in fine) soit roi. L’argent trouvera toujours un moyen de contrecarrer la démocratie (ou tout gouvernement qui s’opposerait aux intérêts de l’argent) et d’établir le gouvernement du Capital – et donc de l’argent lui-même.

De « l’argent alternatif » n’aidera pas à changer les choses (ainsi que le regrette Marx) car l’argent réel (mauvais) poussera toujours le « bon » argent en dehors du jeu. L’argent alternatif ne « gagne » que dans le scénario où il remplace tota- lement l’argent. Mais dans ce cas, il ne sera jamais devenu que l’argent lui-même (protéiforme et multiforme).

Le populisme progressiste américain – comme La Grange dans l’agriculture, ou les Chevaliers du Travail dans l’industrie – avait connaissance de certains secrets ésotériques que nous devrions étudier. Ils croyaient que le producteur réel (le « travailleur ») pouvait mettre en place des institutions alternatives (au sein du système légal) capables d’éroder le pouvoir de l’argent et, peut-être, le remplacer : les coopératives de producteurs et de consommateurs, ainsi que les syndicats. L’argent pourrait encore être utilisé, au début – mais pas les banques – ainsi les dettes toxiques pouvaient être évitées. Les « vrais » producteurs pourraient se financer mutuellement (à un taux d’intérêt de 1 % couvrant les frais administratifs). Grâce aux « banques mutuelles du peuple » et aux coopératives, ils pourraient protéger leur position économique et l’améliorer par le biais de l’agitation ouvrière, de la grève, du boycott, etc.

La « Mutualité » fonctionne comme une forme non étatique, décentralisée et non bureaucratique du socialisme, ne procurant ainsi aucune position indue à ses administrateurs. Elle débute, comme « Occupy Wall Street », comme une démocratie directe animée par le consensus (l’exact opposé de la « démocratie » néoconservatrice libérale du capital prédateur). Des délégués révocables sont envoyés siéger dans des conseils régionaux ou administratifs.

Ainsi, le succès d’un tel système repose sur le fait de ne jamais participer à quelque forme de représentation «républicaine » législative que ce soit (« garder la politique loin des fermes » selon le livret de chansons de La Grange). Le mouvement américain populiste commit l’erreur fatale, en 1896, de rejoindre le parti démocrate – et au lieu d’être crucifié sur une croix en or, le radicalisme américain fut crucifié sur une croix d’argent.

La seule véritable méthode permettant d’organiser un monde alternatif basé sur la Mutualité passe par les institutions non étatiques, libres et volontaires telles les coopératives, les banques et assurances mutuelles, les écoles alternatives, les formes de communalisme et de « communitas », des entreprises économiques durables (c’est-à-dire non capitalistes) comme les fermes et les ateliers indépendants se fédérant entre eux en dehors de la sphère banque/police/business.

Il est certain que si ce Mutualisme devait obtenir un certain succès, il serait immédiatement défié par le Pouvoir de l’In- térêt de l’Argent. Des avocats et des policiers commenceraient à pulluler et la force militaire serait utilisée. La question se poserait alors différemment – la Guerre contre l’Argent. Une telle lutte pourrait-elle être « non violente » ? En théorie peut-être – en réalité, qui peut le dire ?

En fait, le mouvement OWS (Occupons Wall Street) et son futur devenir pourraient bien être «militaire» dans le sens donné par Sun Tzu, c’est-à-dire, tactique et stratégique –la «politique par d’autres moyens» (pour contreciter Clausewitz). De façon très intéressante, cependant, le premier mouvement d’une telle stratégie prendrait aujourd’hui la forme d’une retraite tactique – comme dans certaines formes de judo ou d’aïkido –, une retraite d’un monde entièrement gouverné par l’argent pour un monde de coopération vo- lontaire (un monde du « don ») en dehors du pouvoir des banques.

Cette retraite se ferait graduellement – et comme il n’y a pas d’« En-dehors » vers lequel se retirer, la tactique doit demeurer hétérogène et impure. Nous pouvons construire un nouvel En- dehors sur les débris de nos propres échecs. Cependant, quand nous commencerons à (re)créer un En-dehors pour l’Argent, je crois que la récompense en sera grande et immédiate. Le partage des choses est inefficace et mauvais pour le capitalisme – mais, ou plutôt ainsi, il possède un réseau de plaisir en lui-même, une intimité et une camaraderie humaine dont manquent des millions d’Américains. La famille elle-même est aujourd’hui menacée par notre « économie de l’avarice » – comme le Social, en général, que je crois déjà mort et au-delà de toute réanimation possible. Cependant, j’ai l’intention de continuer à agir et à écrire comme si je croyais qu’il (le social) pouvait être sauvé – pourquoi ? – parce que le pessimisme est trop chiant.

En fait, l’ennui est déjà un signe que l’ennemi est proche – c’est la condition sine qua non de la transe consumériste et de l’esclavage obéissant du salariat. Trompez l’ennui (comme disent les Situs) et déjà vous récupérez quelque chose.

L’aventure du Mutualisme doit commencer modeste – quelques voisins peuvent déjà organiser un covoiturage ou partager d’autres technologies « nécessaires » comme l’électricité, les outils de jardinage, les téléphones, etc.

L’étape suivante du partage pourrait inclure des coopératives – un potager commun, une banque de nourriture, une habitation ou une école. Ensuite une certaine institutionnalisation pourrait se faire avec une évolution vers une banque et une assurance mutuelles (des organisations fraternelles constituées afin de remplir leurs fonctions comme La Grange ou les Chevaliers du Travail).

L’étape suivante serait fédérative : un réseau de groupes et de régions tel que l’envisageaient Kropotkine et Landauer ou Proudhon – mais également les soviets libres russes avant le coup Bolchevik de 1917.

La clé ici serait « d’organiser le noyau du nouveau monde au sein de la coquille de l’ancien » ainsi que le suggère le préambule de l’IWW. En d’autres mots, ne pas attendre que les « conditions soient mûres » au sens marxiste du terme, mais commencer ici et maintenant – pas seulement avec des manifestations et des jeux médiatiques et de l’info-info-info, mais aussi dans l’organisation réelle de l’économie et de la culture. Pourquoi ? Eh bien, qui désire attendre pour jouir des fruits de la Révolution s’il est possible d’en expérimenter déjà un petit bout maintenant ?

Une telle organisation ne remplace certes pas la résistance (ni même les émeutes ou le crime, encore moins le squat ou le refus de payer ses dettes). C’est déjà une forme de résistance – mais aussi un plaisir en lui-même – une raison majeure pour la socialité humaine – une structure pour la créativité et l’imagination – une œuvre poétique ou esthétique, qu’il s’agisse d’outils ou de relations humaines, ou de musique, ou de jardinage, d’un hobby, ou de la simple convivialité humaine – cet idéal perdu.

Dans toute confrontation frontale avec Wall Street « nous » ne pouvons que perdre, toujours – car Wall Street est partout.

La conclusion est donc claire : nous devons occuper partout. Nous devons habiter notre propre espace de vie quotidienne – ce temps/espace physique dans lequel nous vivons. Et si nécessaire, nous les squatterons. Et à partir du lieu de notre retraite tactique (aucune débandade ni défaite, mais une re- traite ordonnée vers un point de renforcement logistique – pour citer Guy Debord citant Napoléon !), des zones libérées – quelles soient temporaires ou non –, nous planifierons le prochain mouvement de cette fin de partie jouée entre l’Argent et la Vie.

Peter Lamborn Wilson. Traduction française par Spartakus FreeMann

…et voici le nouvel article,

ÉCONOMIE SUMMÉRIENNE

extrait du blog ANARCHISME ONTOLOGIQUE

http://www.anarchisme-ontologique.net

Un secret public : tout le monde sait, mais personne ne parle. En voici un autre : les faits sont publiés, mais personne n’y prête attention.

Une tablette cunéiforme, appelée la Liste du Roi sumérien, dit que « la royauté est tout d’abord descendue des cieux dans la cité de Eridou », dans le sud de Sumer. Les Mésopotamiens pensaient qu’Eridou était la plus ancienne cité du monde, et l’archéologie moderne confirme ce mythe. Eridou fut fondée vers 5000 avant notre ère et disparut enfouie dans les sables vers l’époque du Christ.

Le dieu d’Eridou, Ea ou Enki (une sorte de Neptune et d’Hermès combinés), avait une ziggourat où l’on sacrifiait des poissons. Il possédait le ME, les 51 principes de la civilisation. Le premier roi, appelé « Staghorn », régnait probablement en tant que grand-prêtre d’Enki. Quelques siècles plus tard advint le Déluge et la royauté dut à nouveau descendre des cieux, cette fois à Uruk et à Ur. C’est alors que Gilgamesh apparaît sur la liste. Le Déluge a réellement eu lieu ; Sir Léonard Wooley [1] a découvert une couche de limon à Ur entre deux strates de villes habitées.

L’évêque Ussher [2] avait calculé selon la Bible que le monde fut créé le 19 octobre 4004 av. J.-C. à 9 heures du matin. Au niveau darwinien cela n’a aucun sens, mais fournit une assez bonne date pour la fondation de l’état sumérien, qui fut sans aucun doute l’aube d’un monde nouveau. Abraham venait d’Ur en Chaldée ; la Genèse doit beaucoup à l’Enuma Elish (le Mythe mésopotamien de la Création). Le seul texte en notre possession est en babylonien tardif, mais il est basé sur un original sumérien. Mardouk, le dieu de la guerre de Babylone, a semble-t-il été copié à partir de personnages antérieurs, dont Enki.

Avant la Création, le monde subissait l’emprise d’une famille de dieux. Leur chef à cette époque, Tiamat (un avatar typique de la déesse de la terre universelle du Néolithique), décrite par le texte comme un dragon ou un serpent, règne sur une progéniture de monstres et lambine avec son « Consort » (le grand-prêtre) Kingu, un prototype efféminé de Tammuz/Adonis. Les plus jeunes d’entre les dieux ne sont pas satisfaits de son règne ; ils sont « bruyants », et Tiamat (ainsi que le dit le texte) veut les détruire, car leurs bruits dérangent son paresseux sommeil. En réalité, les jeunes dieux en ont simplement marre de faire tout le sale boulot, car ils ne sont pas – encore – des « humains ». Les dieux veulent le Progrès. Ils élisent Mardouk comme roi et déclarent la guerre à Tiamat.

Une épouvantable bataille s’ensuit. Mardouk triomphe. Il tue Tiamat et découpe son corps en deux sur toute la longueur. Il sépare les deux moitiés dont l’une devient le ciel, en haut, et l’autre la terre, en bas.

Ensuite, il tue Kingu et le découpe en petits morceaux. Les dieux mélangent cette bouillie sanglante avec de la glaise et façonnent des petites figurines. Ainsi furent créés les humains, robots pour les dieux. Le poème se termine par une ode triomphale à Mardouk, le nouveau roi des cieux.

Très clairement, c’est la fin du Néolithique. Dieu-de-la-cité, dieu-de-la-guerre, dieu-de-métal versus déesse-pays, déesse-lascive, déesse-florale. La Création du Monde équivaut à la création de la civilisation, à la séparation, à la hiérarchie, aux maîtres-esclaves, à l’en haut – l’en bas. La ziggourat et la pyramide symbolisent la nouvelle forme de la vie.

Combinons l’Enuma Elish et la Liste du Roi et nous obtenons un document secret des plus explosif concernant les origines de la civilisation – non pas une évolution graduelle vers un futur inévitable, mais un coup d’état violent, un renversement de la société primordiale égalitaire de l’Âge de la Pierre par la conspiration d’un groupe de mages noirs cannibales (le sacrifice humain apparaît dans les découvertes archéologiques d’Ur III, et un phénomène macabre similaire dans les premières dynasties égyptiennes).

Vers 3100 avant notre ère, l’écriture fut inventée à Uruk. Il semblerait que l’on puisse observer ce moment dans les strates : une couche sans écriture, la suivante avec. Bien sûr, l’écriture a aussi une pré-histoire (comme les états). Depuis l’aube des temps, une forme de comptabilité s’était développée à partir d’un système de comptage basé sur des morceaux de poterie ayant la forme d’objets usuels (jarres d’huile, barres de métal, etc.). Des sceaux, sous forme de glyphes, avaient également été inventés avec des images utilisées héraldiquement afin de désigner les possesseurs de ces sceaux. Sceaux et unités de compte étaient ensuite pressés sur des morceaux de glaise qui étaient conservés dans les archives du temple – sans doute s’agissait-il de l’enregistrement des dettes vis-à-vis du temple (à l’Âge Néolithique, les temples servaient sans aucun doute comme centres de redistribution ; à l’Âge du Bronze ils commencèrent à fonctionner comme des banques).

Comme je le conçois, l’invention de l’écriture a dû avoir lieu au sein d’une famille particulièrement brillante d’archivistes du temple, sur trois ou quatre générations, disons un siècle. Les pièces de comptes furent abandonnées et un stylet de roseau fut alors utilisé afin d’imprimer des signes dans la glaise, signes basés sur les formes des anciens symboles de compte, avec des pictogrammes supplémentaires imitant les sceaux. Le comptage fut facilement réduit de piles de pièces de compte en signes-nombres. La véritable avancée fut faite avec l’idée de génie que certains pictogrammes pouvaient être utilisés pour évoquer leur son, sans plus de rapport avec leur signification première, et recombinés afin d’« épeler » d’autres mots (particulièrement des abstractions). Intégrer les deux systèmes se révéla assez lourd, mais peut-être que nos rusés scribes considérèrent plutôt cela comme un avantage. L’écriture se devait d’être difficile, car il s’agissait d’un mystère révélé par les dieux et d’un monopole de la nouvelle classe des scribes. Peu d’aristocrates apprirent à lire et à écrire – une affaire de bureaucrates. Mais l’écriture fournissait la clé d’un état en expansion, en séparant le son de sa signification, l’émetteur et le récepteur, et la vue des autres sens. L’écriture comme séparation à la fois reflète et renforce la séparation comme un « écrit », comme un destin. L’action à distance (et aussi dans le temps) constitue la magie de l’état, le système nerveux du contrôle. L’écriture tout à la fois est et représente la nouvelle idéologie de la « Création ». Elle rejette la tradition orale de l’Âge de la Pierre et efface la mémoire collective du temps d’avant la hiérarchie.Dans le texte nous avons tous toujours été des esclaves.

En combinant image et mot en un seul « même »[3] ou hiéroglyphe, les scribes d’Uruk (et quelques années plus tard les scribes prédynastiques de l’Égypte) créèrent un système magique. Selon un mythe syncrétiste tardif gréco-égyptien, lorsqu’Hermès-Toth inventa l’écriture, il se vanta auprès de son père Zeus qu’à présent les humains n’oublieraient jamais plus rien. Zeus répondit, « au contraire mon fils, maintenant ils vont tout oublier ». Zeus avait perçu le but occulte du texte : l’oubli de l’oral, de l’auditif, la fausse mémoire du texte – en réalité le texte perdu. Il vit le vide là où les autres ne voyaient qu’une plénitude d’informations. Mais ce vide est le telos [4] de l’écriture.

L’écriture débute comme une méthode de contrôle de la dette due au temple – la dette déjà comme une autre forme de l’absence. Quand une floraison de textes économiques apparaît quelques strates plus tard, nous nous trouvons déjà immergés dans un monde économique complexe basé sur la dette, les intérêts, les intérêts composés, le servage de dette ainsi que l’esclavage, les loyers, la propriété privée et publique, le marché international, les monopoles et même un « bazar des prêteurs d’argent ». Pas d’argent comme nous le connaissons aujourd’hui, mais des monnaies-marchandises (habituellement de cuivre ou du blé), souvent prêtées à un intérêt de 33,33 % l’an. Le Jubilé ou période d’abandon de dettes (connu dans la Bible) existait déjà à Sumer qui sans cela aurait croulé sous le poids de ses dettes.

Tôt ou tard la banque (c’est-à-dire le temple) résoudrait ce problème en obtenant le monopole de l’argent. En prêtant à intérêt dix fois ou plus ses actifs réels, la banque moderne tout à la fois crée de la dette et l’argent pour rembourser cette dette. Fiat, « que cela soit ». Mais à Sumer même l’endettement du roi (de l’état) vis-à-vis du temple (la banque) avait déjà commencé.

Le problème avec l’argent-denrée, c’est que personne ne peut avoir un monopole sur les vaches ou le blé. Leur matérialité les limite. Une vache peut avoir un veau, le blé peut pousser, mais jamais à un taux d’intérêt demandé par l’usure. L’argent ne pousse pas du tout.

Ainsi, nous obtenons la brillante avancée suivante : le roi Crésus de Lydie (Asie Mineure, 7e siècle avant notre ère) invente la pièce de monnaie, un perfectionnement de l’argent tout comme l’alphabet grec (également au 7e siècle) l’était de l’écriture. À l’origine, les jetons du temple signifiaient l’enregistrement de la « juste portion » d’un individu au sacrifice commun, une quantité de métal sur laquelle on imprimait le sceau royal ou celui du temple (souvent l’effigie d’un taureau), la pièce de monnaie débuta sa carrière avec du mana, quelque chose de supernaturel, quelque chose de plus (ou moins) que le poids du métal. Étape suivante : les pièces sont gravées des deux côtés ; l’un avec une image, l’autre avec un texte. Vous ne pouvez jamais voir les deux côtés en même temps, ce qui suggère le caractère métaphysique glissant de l’objet, mais ensemble ils constituent un hiéroglyphe, un mot-image exprimé en un seul mème métallique.

La pièce de monnaie pouvait « réellement » valoir leur poids de métal, mais le temple soutenait qu’elle valait plus et le roi était prêt à soutenir ce décret. L’objet et sa valeur sont séparés ; la valeur fluctue librement, l’objet circule. L’argent marche comme il marche à cause de l’absence et non en raison d’une présence. En fait, l’argent consiste largement en une absence de richesse-dette – votre dette au roi et au temple. En outre, libéré de ses entraves dans la pénible matérialité de la monnaie-marchandise, l’argent peut à présent prétendre à l’éternité, allant bien au-delà des vaches et des jarres de bière, au-delà de toutes les choses terrestres, ou célestes. « L’argent engendre l’argent », jubilait Ben Franklin. Mais l’argent est mort. Les pièces de monnaie ne sont qu’objets inanimés. 

L’argent doit donc être la sexualité des morts.

Toute l’économie Gréco-égypto-sumérienne se résume très bien dans le texte hiéroglyphique du billet de dollar yankee, la publication la plus populaire de l’histoire de l’Histoire. La chouette d’Athéna, l’une des premières images de monnaie, est perchée microscopiquement sur la face du billet dans le coin supérieur gauche du bouclier en haut à droite (vous aurez besoin d’une loupe), et la Pyramide de Chéops est surmontée de l’œil Omniscient d’Horus, œil panopticônical de l’idéologie. Le blason de la famille Washington (étoiles et bandes) combiné avec l’aigle impérial et un faisceau de flèches, etc. ; un portrait de Washington en tenue de Grand Maître Maçon ; et même l’aveu que ce billet n’est pas autre chose qu’une reconnaissance de dette, publique ou privée. Depuis 1971 le billet n’a même plus sa « contrepartie » en or, et il n’est plus que pure textualité.

Le hiéroglyphe en tant que concentration magique du désir dévie la psyché de l’objet vers sa représentation. Il « enchaîne » l’imagination et définit la conscience. En ce sens, l’argent constitue le grand triomphe de l’écriture, la preuve d’un pouvoir magique. L’image exerce un pouvoir sur le désir, non un contrôle. Le contrôle est ajouté lorsque l’image est sémantisée (ou aliénée) par le logos.L’emblème (l’image plus sa légende) offre au désir ou à l’émotion un cadre idéologique et dirige par là sa force. Le hiéroglyphe, c’est l’image plus le mot, ou l’image en tant que mot (« rébus »), de là le pouvoir et le contrôle du hiéroglyphe sur le conscient et l’inconscient – en d’autres mots, sa magie.

Peter Lamborn Wilson. Source : « Sumerian Economics ». Traduction et notes : Spartakus FreeMann, août 2011 e.v.

Notes :

[1] Archéologue britannique qui consacra quinze ans de sa vie, de 1919 à 1934, à fouiller le site de l’antique Ur (Mésopotamie, sur le territoire de l’actuel Irak

[2] James Ussher (né le 4 janvier 1581 – mort le 21 mars 1656) a exercé les fonctions d’archevêque anglican d’Armagh et de primat d’Irlande entre 1625 et 1656.

[3] L’Oxford English Dictionary définit le mème comme « un élément d’une culture pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier par l’imitation ».

[4] Du grec Τέλος (télos), fin, but.

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  Il s’agit d’un instituteur Nigérien qui se fait un devoir de retourner de temps en temps dans le village de ses parents pour y parler de progrès et de développement. Ce petit village est proche de ce qui était la zone d’action de nos projets de sécurité alimentaire, développement rural et nutrition familiale, entre 2004 et 2006: il est situé au nord de Takiéta qui se trouve à 50 km à l’ouest de Zinder.

Une des dernières interventions de cet instituteur, juste après les dernières récoltes de 2006, fut de tenter de faire prendre conscience aux villageois des quantités de mil réellement consommées par chaque famille au cours de l’année. Comme la difficulté d’estimer des grands nombres empêchait tout consensus, il les a entraînés dans un exercice concret. D’abord ils ont estimé ensemble le nombre de mesures de mil nécessaires pour la consommation familiale d’un jour. Ensuite, ils ont, ensemble toujours, compté et mis dans des greniers 365 fois cette quantité.

Les vieux l’ont alors traité de magicien: seule 30 % de la récolte avait été nécessaire pour constituer cette réserve!

L’exercice exigeait donc que l’on continue à s’interroger sur les usages réels de la récolte, puisque la période de soudure voit régulièrement des déficits de plusieurs mois de céréales de base. Où passent donc les autres 70% de la récolte de mil?

Après bien des palabres, des mesures et des calculs, il est apparu que, dans ce village, la récolte était en général partagée comme suit:

  • Un quart à un tiers du total pour la consommation familiale
  • ¼ environ est partagé entre le marabout et le griot
  • un petit quart servira pour les fêtes: mariages, deuils,…
  • le reste (un dernier « petit quart ») est « investi »: c’est de l’argent confié à un ou plusieurs fils ou neveux pour « tenter leur chance » ou « chercher du travail » au Nigéria, voyage qui, dans cette région, semble avoir acquis une valeur qui se situe quelque part entre le « voyage initiatique » et « l’aventure » pour les hommes durant la saison sèche.

–   On peut rapprocher cette anecdote des commentaires de notre collègue nigérien Laminou Saidou à propos des villages de la région de Tanout qui sont souvent signalés dans les statistiques de « crise alimentaire »: ces gens, dit-il, sont connus: après la récolte, ils font la fête, ils voyagent, ils vendent, ils dépensent, mais ils ne savent pas gérer leurs réserves.

Outre le problème des grands nombres difficiles à estimer, y aurait-il aussi une tradition de fatalisme, de jouissance, de liberté face à la vie?  N’est-ce pas un peu ce qu’on observe aussi dans les motivations des candidats à l’émigration vers l’Europe. Pauvreté? Nenni (beaucoup de candidats à l’émigration vers l’Europe viennent du Sénégal et ont suffisamment d’argent pour payer des frais élevés aux filières clandestines!). Mais grand voyage aventureux, oui. Comme les aristocrates britanniques du 18ème siècle qui se devaient, vers 20 ans, de faire « le Grand Tour ». Un voyage autour du monde ou de l’Europe qui était culturel et initiatique.

Je pense que, comme toujours il ne faut pas choisir une des deux réponses, mais les deux: il y a bien sûr une joie de vivre et un besoin de faire la fête au rythme des saisons comme dans toutes les sociétés traditionnelles, et modernes d’ailleurs! Mais il est vraisemblable et psychologiquement inévitable, que le commentaire de Laminou reflète aussi un mélange astucieux de complicité culturelle et de supériorité de l’universitaire sur le paysan.

–   Autre intérêt important de l’anecdote: il existe donc bien une fiscalité réelle dans ces villages démunis (20 à 30 % du PVB – Produit Villageois Brut – pour les autorités civiles et religieuses). C’est un taux de fiscalité qu’il nous faudrait comparer utilement à celui des paysans et même des entrepreneurs européens. Et cela signifie probablement que les fonds que Jeffrey Sachs [1] estimait nécessaires au développement [2]  sont parfaitement disponibles au Niger, un des pays les plus pauvres du Sahel. Mais qu’ils sont confisqués par des autorités coutumières sans grand bénéfice pour la communauté.

A quel titre le contribuable européen qui finance ce qu’on nomme pudiquement la « coopération au développement » doit-il continuer à payer une rente à tous ces petits chefs, ces marabouts mi-gourous mi-guérisseurs, ces imams prêcheurs, ces gardiens des légendes? ça se réfléchit…

–   Enfin, j’ajoute que j’ai fait, personnellement, des observations intéressantes qui corroborent ce que l’anthropologue Jean-Pierre Olivier de Sardan écrit à propos de la cohérence des « stratégies de survie » [3]. Alors que les indicateurs des « organismes humanitaires » annonçaient une période de soudure difficile et une famine proche, nous devions visiter plusieurs villages isolés pour préparer de nouveaux projets à venir. Aux inévitables questions sur les réserves alimentaires disponibles à l’entrée de la saison sèche, on nous avait partout répondu « Ah, ça, les greniers sont vides!… »   Comme agronome ayant grandi dans les campagnes de l’Ardenne belge, je connais les nombreuses histoires de paysans madrés habiles à se protéger des impôts en nature exigés jadis par les rois de France, de Bourgogne ou d’Espagne, suivant les époques et les occupants. En Belgique, petit pays cent fois envahi par ses puissants voisins, ces traditions survivent jusqu’aujourd’hui dans les jeux de dissimulation et d’évitement vis-à-vis de la police, des gardes-chasse ou des percepteurs des impôts. Comme je n’étais pas directement concerné par les palabres, je suis parti visiter le village à pied. À l’extérieur des quartiers les plus habités, des groupes de « greniers »  étaient réunis et entourés de gros amas d’épines noires pour repousser les chèvres et les maraudeurs. Comme j’avais tout mon temps, je me suis frayé un chemin jusqu’aux silos d’argile, pansus comme de très grosses outres, couvertes d’une grand chapeau de paille faisant couvercle et protégeant l’intérieur contre les pluies.Ces constructions sont élevées sur des charpentes de rondins et forment des petits greniers, un au moins par famille, mesurant environ 2 mètres de diamètre et 2,50 mètres de haut. Au prix de quelques rétablissements un peu acrobatiques et de belles estafilades d’épines, j’ai soulevé les grands chapeaux et ne fut pas vraiment surpris de découvrir que chacun des greniers contenaient encore, au fond,  près de 60 cm de grains représentant environ trois mois de consommation pour chaque famille. Ceci sans compter des groupes de silos plus nombreux appartenant à des commerçants qui ont les fonds  pour spéculer sur la hausse des denrées. Ceux-là étaient, comme de coutume, plus fortement barricadés et couverts de grosses pierres pour empêcher les « chapeaux » d’être soulevés « par le vent ». Ceux-là sont pleins et personne ne le nie.

La moralité est que ces sociétés rurales, comme toutes les sociétés traditionnelles de la terre entière suivent des stratégies économiques et sociales très cohérentes. Il faut être naïf comme un bureaucrate et prétentieux comme une technocrate néocolonialiste pour ne pas le savoir, ni ne voir l’évidence. Il ne faut jamais croire qu’un système peut, avec des recettes simples, gérer les complexités des terroirs, des climats et des aléas de toutes sortes: coups d’État, razzia, guerres civiles, décisions aveugles de l’OCDE ou du FMI, etc. Mais les gens qui vivent dans ces milieux dont l’économie est d’abord d’autosuffisance et ensuite seulement de commerce, connaissent et se transmettent les règles. Leur aptitude à s’adapter à des changements de conjoncture, leur résilience et la solidarité horizontale imprescriptible de la famille élargie, devraient nous faire comprendre qu’il est assez ridicule de s’émouvoir pour quelques pour-cents de hausse d’impôts ou de perte de croissance. L’intelligence humaine, partagée pour ces choses vitales par tous les humains de la terre, est seule capable de sentir les risques et de mettre en marche des processus de survie adaptés. Sauf peut-être ceux qui, aveuglés par leur confiance dans les systèmes artificiels, mathématiques ou électroniques, de contrôle et d’intelligence virtuelle, ont perdu ce bons sens qui a fait l’humanité pendant des milliers d’années.

Louis Boël  – Zinder, Mars 2006


[1] Jeffrey Sachs est le conseiller économique auprès du Secrétaire Général des Nations-Unies pour la mise en place des Objectifs de Développement du Millénaire.

[2]  Il estimait ces fonds nécessaires à 100 $ par personne et par an pendant les 10 premières années du millénium; somme qui correspondait, par ailleurs, aux possibilités que nous avons nous-mêmes constatées sur le vif, à la même époque, en analysant des entreprises agricoles d’autosuffisance familiale spontanée, au Nord-Katanga.

[3] Anthropologie et développement, Essai en socio-anthropologie du changement social. (Éditions KARTHALA – 1995)

Dans notre combat pour soutenir une vraie « Métamorphose Sociétale », qui permette de sortir de « LA CRISE » par le haut, c’est-à-dire par une société plus humaniste, plus juste, plus démocratique, et éviter ainsi un retour probable à la barbarie des guerres civiles ou à la violence des luttes entre communautarismes, il n’est pas possible de ne pas donner toute son importance à la Réforme de l’Économie.

Aujourd’hui encore, 29 mai 2012, on a entendu la présidente du MEDEF (patronat français), affirmer que la relance économique ne peut pas intégrer une hausse des salaires, prétendument pour des raisons de compétitivité. CECI EST OBJECTIVEMENT FAUX. Il faut le dire, le montrer et le démontrer. Pour cela il faut donner la parole à ce que  » l’Atelier Paul Fabra » appelle très justement  » L’ÉCONOMIE OBJECTIVE « .  Plutôt qu’échanger des invectives au nom de théories économiques, concepts ou clichés vagues et souvent simplement partisans, il est possible de définir les  éléments clés de l’économie de façon à analyser rationnellement les réformes indispensables et urgentes. Ces réformes doivent permettre de mettre en place des structures et des règlements économiques qui tournent le dos au « casino » spéculatif et recréent les conditions d’un esprit d’entreprise sain avec un partage juste et équitable des profits. Pour cela IL FAUT NÉCESSAIREMENT REVALORISER LA PART DU TRAVAIL.  La relance est possible. Le chômage n’est pas du tout une calamité inévitable, c’est tout simplement la conséquence de la dégénérescence du capitalisme qui est devenu un jeu virtuel mensonger: il prétend produire de l’argent par l’intérêt sur l’argent. L’économie objective prouve que c’est impossible, sauf à dévaluer constamment la valeur de cet argent.

Comme plusieurs de mes amis du réseau « Nouvelle Donne »  (Collectif  Roosevelt 2012) m’ont demandé des détails sur cette « ÉCONOMIE OBJECTIVE », je partage ci-dessous le lien d’un des textes clairs de l’Atelier Paul Fabra qui me semble spécialement pertinent dans notre actualité de « Crise ». Dominique Michaut a titré ce texte « LE CAPITALISME de PLEIN ECHANGE » parce que toute économie est une question d’échanges, aussi honnêtes et équitables que possible.

Mais aussi parce qu’il est bon de débarrasser quelque peu le mot « capitalisme » de ses connotations d’exploitation de l’homme par l’homme: au départ, et dans son sens propre, le capitalisme est seulement la mise en commun de moyens (= capital, en fonds ou en nature, et travail d’une équipe) afin d’entreprendre, ensemble, un entreprise à risque (= car le profit reste toujours partiellement incertain), dans le but d’en partager équitablement les bénéfices nets entre tous ceux qui participent à l’aventure. Le capitalisme coopératif est probablement, aujourd’hui, la forme de capitalisme la plus fidèle à cet esprit. Le capital obtenu par subsides d’Etat ou financement par l’emprunt n’est qu’un « pseudo-capital »  malsain dont les outils sont l’usure et non la gestion « en bon père de famille ».

Voici donc le lien de ce texte de Dominique Michaut , Fondateur et secrétaire général de l’Atelier « Paul Fabra », et son équipe:

www.revuepolitique.fr/blog/le-capitalisme-de-plein-echange/

et pour ceux qui voudraient approfondir, ils peuvent consulter et, éventuellement, s’inscrire à l’Atelier Paul Fabra dont le site est:

www.atelierpaulfabra.org/

Bonne lecture…

P.S. Monsieur Paul Fabra, né le 21 décembre 1927, licencié en droit et diplômé de l’Institut d’ études politiques de Paris, a consacré la plus grande partie de sa carrière au journalisme économique. Il a publié des chroniques hebdomadaires, toujours avec l’intention sous-jacente de démonter les apparences trompeuses et les approximations dangereuses, de 1985 à 2009 dans Le Monde puis dans Les Echos.

Nous croisons trop souvent, sur les trottoirs, dans les parcs ou sur les passages pour piétons, des jeunes mères avec un enfant dans la « poche kangourou », parfois un second à la main, ou même un ou deux dans la poussette. Rien de critiquable, rien de triste, rien à commenter. Jusqu’au moment où nos regards se croisent : paumées, perdues, au bord des larmes, presque désespérées, comme si elles avaient soudain été parachutées dans le grand marché de Samarcande, avec leurs enfants, sans connaître ni la langue ni le pourquoi de leur présence en cet endroit.

Oui, bien sûr, nous rencontrons aussi des jeunes mères souriantes, fatiguées mais épanouies. Mais elles restent une minorité. Et des hommes, dans le même rôle, sont encore moins souvent joyeux !

Jeunes mères angoissées, dépassées, éreintées, déçues, ne vous avait-on donc pas dit que la maternité n’est pas nécessairement un long fleuve tranquille et serein ? Où étaient vos mères lorsqu’il fallait vous dire la vérité ? Trop amères d’avoir été abusées pour vous conseiller la liberté?  Ou même, oserions-nous l’envisager, si vexées de n’avoir rien compris qu’elles auraient cherché à vous couper les ailes afin de rentabiliser leur maternité en vous préparant, par anticipation, au rôle de futures garde-maman ?

A défaut de parents honnêtes ou simplement conscients, quand l’école nous apprendra-t-elle que nous sommes d’abord, à plus de 90%, des animaux ? Et que la nature nous manipule, par nos hormones, afin que, durant près de 20 ans, notre première priorité soit, en dépit de tout raisonnement, de reproduire notre potentiel génétique « pour que la vie continue dans sa diversité ».

De 16 à 40 ans, pour faire simple, nous sommes donc « ivres » d’amour à chaque rencontre qui correspond à celle d’un partenaire sexuel que la nature nous suggère.

Et cette ivresse dure juste assez longtemps pour que nous nous reproduisions et même, avec l’aide des hormones, pour que nous prenions soins de ces jeunes enfants, d’abord jusqu’à leur survie et ensuite, si tout va bien, jusqu’à 7 ou 8 ans, l’âge de raison qui, en fait, est une première étape de l’âge adulte.

Il faut dire aux jeunes femmes que faire des enfants peut, parfois, devenir une expérience extraordinaire. Cela peut être vrai pour autant  qu’il s’agisse de la décision, calme et volontaire, de deux êtres humains qui décident, d’un commun accord, de sortir tous les deux de la « course de rats » pour au moins six ans. Pas ou peu de travail salarié si ce n’est dans leur propre entreprise, de préférence à la fois indépendante et familiale, pas d’échappatoire de l’un ou de l’autre vers un répit temporaire, un moment d’oubli égoïste. Les deux s’engagent à vivre ces six ans ensemble, jours et nuits, au travail, à la maison et en vacances, avec l’enfant, pour l’enfant et pour eux-mêmes, en partageant tout, à deux ou à tour de rôle, avec pour seul objectif de vivre la vie, de faire grandir l’enfant, et de faire vivre, plus intensément, leur couple.

Le travail et l’argent, la réputation et la carrière doivent alors devenir très secondaires.

Il faut surtout dire aux jeunes femmes que la France, aujourd’hui, ne donne aucune chance, ou presque, à cette solution, à cette retraite, cette ascèse du couple et de la famille. La politique, l’éducation familiale et l’instruction publique sont complices, avec le soutien du chauvinisme mâle atavique, pour faire perdurer presque tous les éléments de la domination des femmes. Les soi-disant féministes se sont satisfaites de quelques discours politiques et d’une législation sur la contraception sans même envisager de pousser la lutte jusqu’aux fondements de la dignité : la liberté intransigeante de l’individu, homme ou femme, sans distinction ni gradation.

Elle est belle, en 2011, la dignité de la femme française !  Selon la loi, le mariage n’entraîne pas de changement du nom des conjoints qui continuent, dans tous les documents officiels, à porter le nom indiqué dans leur acte de naissance. Légalement la femme garde donc son nom de jeune fille. En outre, depuis 2005, elle a le droit, en accord avec son conjoint, de le donner à ses enfants, seul ou accolé à celui de son conjoint. Mais la très grande majorité des françaises cherchent encore le mariage à tout prix : elles arborent le nom de leur mari avec une telle fierté que la sécurité sociale et l’assurance maladie (mais pas le fisc, quand même !) se sentent obligées d’adopter comme règle cette simple tolérance qu’est le « nom d’usage ». En pratique, et au mépris de la loi, ils ne reconnaissent ces françaises mariées qu’au travers du nom de leur mari ! On croit rêver ! Présentez-vous chez un médecin sous votre nom de naissance et vous mettez le bordel dans tous les ordinateurs, si vous ne risquez pas, plus simplement de ne pas être remboursée de vos frais médicaux légitimes, sous prétexte que « vous n’existez pas dans les registres de la Carte Vitale » ! C’est un comble !

On pourrait se demander comment cela est possible. Malheureusement, nous devons admettre que nous avons souvent entendu des mères dirent à leur filles que leur priorité est de trouver un mari « avec une bonne situation », sans leur expliquer le prix qu’elles devront payer en terme d’indépendance, ni, bien sûr que leur conseil revient à les pousser dans une forme discrète de prostitution.

Quant au droit au travail, parlons-en ! La complicité de fait des entreprises et des pouvoirs a construit, au cours des années, un système de production/marketing/ consommation qui force la plupart des couples français à cumuler deux salaires pour arriver tout juste à survivre.  Il s’agit en fait d’une forme moderne de servage. Esclave du productivisme au service d’une clique de dominants, riches et jamais assez riches, eux-mêmes esclaves inconscients de l’avoir-toujours-plus.

Et le pire, en notre douce France, n’est-il pas l’échec de la contraception, cette prétendue conquête du féminisme ?  Entre les méthodes mécaniques (stérilet, préservatif,…), la pilule, ou même la « pilule du lendemain », le choix couvre aujourd’hui toutes les possibilités. Lorsqu’on voit le nombre d’IVG et d’avortements qui persistent chaque année, on se pose de vraies questions qui exigent de vraies réponses.

Soit il s’agit d’ignorance des possibilités de contraception disponibles, ce qui est peu vraisemblable (encore que, le silence des familles … ?), soit nous sommes en face d’une forme quelconque d’ivrognerie du samedi soir (qui durerait plusieurs jours??), ou alors nous devons admettre que de trop nombreuses jeunes femmes croient encore au « prince charmant », l’attendent naïvement et, jouets de leurs hormones, se laissent séduire par « le premier chien portant un chapeau » ?

Voilà, jeunes mères aux yeux tristes, pourquoi et comment vous avez été possédées.

Indignez-vous, Défendez-vous, Révoltez-vous, Insurgez-vous en masses !

Et surtout dites la vérité à vos petites filles, dès aujourd’hui dans leurs poussettes !

Dites-leur que la liberté cela se choisit. Ce qui fait aux jeunes mères ces yeux tristes c’est un manque de responsabilité général: se marier, prendre le nom d’un autre, faire des enfants…, sans avoir réellement choisi, sans discuter, sans avoir d’abord expérimenté sa propre liberté.

Le principal, pour devenir un être humain, est d’être Libre, de devenir Soi. Cela suppose d’avoir d’abord atteint l’indépendance financière, émotive et sexuelle avant de décider, en connaissance de cause et en toute liberté, de joindre une partie importante de sa vie à celle d’un autre et de donner la vie à des enfants.

Le vrai combat des femmes n’est pas encore commencé !

VUES DU SUD, CERTAINES RÉACTIONS DES EUROPÉENS SEMBLENT INCROYABLES. AINSI DES CITOYENS QUI MANIFESTENT POUR AVOIR DU TRAVAIL SALARIÉ ET FAIRE PERDURER LEUR ETAT DE SOUMISSION: ILS VEULENT DONC CONTINUER À ÊTRE ESCLAVES? PEUT-ÊTRE FAUT-IL SOULIGNER CES INCOHÉRENCES? ET JETER LES GRANDES LIGNES D’UN PREMIER DRAFT POUR UN NOUVEAU PROJET DE SOCIÉTÉ EN EUROPE? UNE LIBÉRATION PROGRESSIVE DE L’HUMAIN?

écrit à Zinder, au coeur du Sahel, le 12 avril 2005 ….

La dignité de l’être humain c’est la Liberté. Le contraire de Liberté c’est l’esclavage.
Je répète : La dignité de l’être humain, d’où qu’il vienne, quel que soit son âge, sa race, son état physique ou mental, c’est sa liberté. Liberté d’aller et venir, dans son village, dans son pays, dans son continent, dans le globe entier et au-delà s’il y arrive. Liberté de rencontrer les gens, de contempler toute œuvre de la nature et de l’humanité, d’y réfléchir, de la comprendre avec ses références à lui, de faire les rapprochements qui le rassurent ou le motivent, d’en parler, d’en changer au cours de son cheminement. Liberté, pour cela même, d’avoir accès à tous les systèmes de références dont il puisse entendre parler. Liberté de choisir le lieu de sa résidence, de décider de ce qui fait son confort, de ce qu’il aime manger, de ce qui fait, en général, son plaisir. Liberté de faire de ces choix des habitudes, si tel est son bon plaisir. Liberté d’en changer à l’occasion. Liberté aussi de refuser des habitudes qui lui sont imposées ou vendues comme des normes. Bref, liberté d’être toujours en mouvement, en cheminement, en transformation, en évolution. Liberté donc d’être chaque matin un nouvel être humain et de décider de continuer à tirer le cap choisi hier ou, au contraire, de négocier un solde de tout compte de ses engagements et de repartir vers un autre azimut. Liberté de prendre des risques, de ne pas en prendre, de participer ou non à la solidarité sociale pour autant qu’il n’en demande pas plus qu’il n’accepte de lui donner.
Liberté d’assurer sa survie et son plaisir par toute activité de son choix, quand il veut, où il veut, à son rythme et sans qu’il lui faille pour autant hypothéquer son avenir ni son devenir.
Et tout cela sans autre limite, on l’a souvent expliqué, que la liberté symétrique des autres.Cette Liberté lui vient de sa nature humaine, du fait même de sa capacité cérébrale à se souvenir, donc à comparer, à projeter même ! Tous outils de pensée qui peuvent se combiner à l’infini avec ses perceptions de l’expérience et avec la base même de ses codes internes, qu’il partage avec tous les êtres vivants et qui le mènent, par essence, à l’homéostasie et le pousse violemment à tous les aveuglements qui contribueront à reproduire, et donc pérenniser, son potentiel génétique.

On en est loin !
En fait, avec un peu de recul, on réalisera facilement que nous sommes au contraire en pleine dépendance, voire en esclavage…
Bien sûr, l’industrialisation des XIXe et XXe siècles est la plus grande révolution de l’Histoire. Pour la première fois il est devenu possible, grâce à la science et aux machines qu’elle a créées, d’apporter à l’ensemble de l’humanité des soins, des facilités, des plaisirs, des intérêts qu’aujourd’hui encore des centaines de millions d’individus ne peuvent même pas imaginer.
Mais cette période, limitée dans le temps, a surexploité nos arrières grands-parents, leurs parents et leurs enfants, pour permettre à l’industrie de naître et de se développer au point de produire le confort et les richesses disponibles aujourd’hui. Il fallait bien que des hommes s’épuisent à ces tâches pour lesquelles on ne pouvait imaginer, à l’époque, aucun robot : choisir une pièce de métal, la saisir, la disposer, tourner, serrer, suivant le plan donné par le contremaître.
Il faudrait élever, dans chaque pays concerné, des monuments à ces générations qui ont sacrifié leurs libertés pour que nous puissions aujourd’hui profiter de l’ère post-industrielle et, bientôt (?), en choisir, chacun, ce que nous en voulons garder. Heureusement ils n’ont pas sacrifié leur liberté pour rien. Ils l’ont vendue pour accéder, eux aussi, aux progrès de l’humanité en sortant du magma de la misère, de la survie au quotidien, de l’analphabétisme, de la soumission aveugle au clergé et à leurs maîtres. Ils ont accédé, progressivement, à une nourriture décente, à un logement minimal dans la dignité et l’hygiène, à l’école. Un pas énorme pour l’humanité que d’être arrivée à offrir à la plus grande majorité ce qui était réservé, dans les grandes civilisations du passé, à de rares élites. Bravo le cerveau humain ! Bravo l’industrie !

Mais peut-être faudrait-il ne pas s’arrêter en si bon chemin ?

Comment expliquer que les partis français dit « de gauche », qui se veulent proches des masses et défenseurs de l’opprimé continuent à défiler dans les rues pour exiger « du travail » , « des salaires » et plus de « sécurité sociale » ? Pour exiger donc de rester dans tout ce qui fait justement l’esclavage des masses populaires et bourgeoises : le travail en miettes, les tâches répétitives dans un milieu hiérarchique insensé, pour des salaires donnés d’une main et retirés de l’autre pour financer dieu sait quelle lubie virtuelle de l’Etat ou du commerce : un rêve de sécurité contraire à l’essence du vivant, une médecine ‘gratuite’ qui coûte à la communauté plus de quatre fois ce qu’elle coûterait si elle était payante, une croissance dont on ne sait plus à quoi elle sert, mais dont on sait pertinemment bien, aujourd’hui, qu’elle ne pourra pas continuer à jamais. Et j’en passe, mais nous y reviendrons.
Comment l’expliquer ? La force des habitudes ?

J’ai dit, plus haut « …liberté de faire de ses choix des habitudes, si tel est son bon plaisir. Liberté d’en changer à l’occasion. Liberté aussi de refuser des habitudes qui lui sont imposées ou vendues comme des normes… « .
Il est difficile de raisonner sur la nature humaine sans approfondir un peu ce concept d’habitudes et tenter de comprendre comment il nous subjugue et comment nous pouvons, pour une liberté accrue, en prendre contrôle.
De ce qui fait notre nature essentielle, j’ai cité l’activité du néocortex et le code génétique qui nous pousse à l’homéostasie et à sa propre reproduction. Par homéostasie, il faut entendre, comme l’a bien expliqué le docteur Henri Laborit (1914-1995), la tendance de tout être vivant à maintenir le moins de variation possible dans ses équilibres internes et dans ses équilibres avec le milieu extérieur. « Pas de vagues, pas d’imprévu, pas de surprise » c’était déjà la recette de longévité de l’amibe lorsque le vivant est né et, le vouloir ou pas, nous en avons hérité, même si maintenant, avec notre petit néocortex, l’expérience, la découverte et les questionnements sont devenus nos meilleures armes pour accéder à un statut qui dépasse celui du légume.
Ce que nous devrions comprendre, c’est que cette homéostasie est infiniment plus ancrée dans notre nature que l’activité réflexive qui ne nous fut cédée en apanage que beaucoup plus récemment. Et c’est probablement pourquoi la force des habitudes, qui concourt à maintenir notre homéostasie, est beaucoup plus puissante et inconsciente que nous n’aimerions l’admettre. Par contre, notre intelligence n’est pas désarmée face à ces habitudes, pour autant que nous acceptions de la faire fonctionner comme elle est sensée le faire : en complément de nos perceptions.
C’est Heidegger, il n’y a pas si longtemps, qui disait que, dans son évolution, l’homme n’a pas encore commencé à penser. Il est malheureux de voir comme l’intelligence est sous-utilisée, tout simplement parce que les intellectuels ont voulu (par paresse? ou par esprit de caste ?) en faire un exercice en chambre. Le néocortex se superpose à notre animalité et n’est rien sans elle : le raisonnement en chambre est un exercice futile détaché de la réalité. En tant que tel il ne nous convainc pas nous-mêmes. Ce ne sont alors que des pensées faites de mots. Pour que notre pensée nous frappe et nous mette en face d’une découverte, d’un acquis qui va changer notre vie et donc la faire progresser, il faut nécessairement qu’elle s’appuie sur nos perceptions. Notre pensée est analyse, comparaison, détournement, projection et enfin, comme l’a bien décrit Gombrowicz, mise en forme de notre réalité en un ensemble qui nous soit acceptable (encore une forme d’homéostasie mais un peu plus évoluée…). Tout cela ne peut se faire que sur la base de données personnelles : les perceptions et les souvenirs tactiles et émotionnels de nos expériences les plus concrètes. C’était déjà le message des alchimistes : cherchez en réfléchissant sur l’œuvre, car ainsi vous resterez liés à la vie. Alors que les mots seuls peuvent si facilement s’envoler en théories désincarnées, en poèmes, en mensonges.
Lorsque notre réflexion s’exerce sur notre expérience, elle peut même, et assez facilement, se défaire du joug des habitudes.
Toute habitude nous semble d’abord sacralisée. C’est que l’enfreindre est très désagréable. Prenons un exemple bénin : il en est qui boivent leur café au lait et sucré, d’autres noir et sans sucre. Est-ce une catégorisation intangible, comme on essaye de nous faire croire que c’est le cas pour les races et les religions ? On le croit, de premier abord, d’autant plus que si nous faisons l’erreur d’oublier nos préférences ou de boire à la tasse du voisin, le dégoût est si fort qu’on en tremblerait. Ça c’est l’homéostasie atavique. Si on s’arrête là, on reste au stade de l’intelligence amibienne. Et nous acceptons alors cet entêtement amibien comme une caractéristique fondamentale de notre moi ! Mais si nous daignons faire, consciemment, l’expérience concrète de voir combien de jours il nous faut pour changer cette habitude et comment nos papilles s’y habituent et comment notre néocortex peut être notre complice en nous présentant le changement comme un progrès, comme une source de gratification, nous serons les premiers surpris de la facilité que nous avons de passer de ‘lait-et-sucre’ à ‘noir-noir’. Le comble étant que le ‘lait-et-sucre’ devient alors la chose dégoûtante, preuve s’il le fallait que cette tendance au non-changement est réellement bien primitive !
On aura compris que l’exemple n’est pas si anodin que cela : remplacez le café par le tabac, l’alcool, la violence, la drogue, la dépendance, l’assistanat, la déprime, … et le schéma reste valable. Rien, en fait, n’est inscrit dans notre ‘moi’ que nous ne puissions modifier avec des outils simples de prise de conscience. Mais le poids du réflexe homéostatique primitif nous aveugle.

C’est donc probablement cette force des habitudes qui fait que nos défilés et les dits «représentants du peuple» continuent à réclamer ce qui fit, hier, plus d’équité pour la partie de la population qui avait sacrifié sa liberté à l’avènement de l’ère industrielle, mais qui aujourd’hui ne représente plus qu’une paralysie de la créativité, un retour impossible à un progrès depuis longtemps dépassé. Exactement comme si les banderoles disaient « Esclaves ! Nous voulons être esclaves ! »

Au contraire, le moment n’est-il pas venu de mettre en œuvre, en France, en Europe, une nouvelle étape du progrès de la condition humaine ? De laisser à leurs jeux les cow-boys américains, de viser haut et loin, de vouloir que nos enfants fassent un saut qualitatif à côté duquel le progrès industriel fera sourire ?
Se donner 20 ans pour réinventer de fond en comble la société et le rôle de l’Etat, donner à l’école de nouveaux objectifs (la formation à la pensée consciente, justement, l’éducation à la gestion de la liberté individuelle, …). Faire plancher nos très brillants spécialistes des sciences humaines dans des groupes de travail pour une révolution paisible qui laisse la possibilité aux frileux d’être encadrés mais qui donne à tous la possibilité de vivre plus libres, plus responsables, plus vivants !

Non, les humains de cette nouvelle ère ne veulent pas d’un travail salarié du genre qui a prévalu au XXe siècle, avec des protections en tout sens qui coûtent beaucoup trop cher à eux et aux entrepreneurs qui les emploient. Ils veulent avoir le choix de l’occupation qui les intéresse et vivre un rapport direct entre leur rémunération et la valeur réelle de leur travail pour l’entreprise. Et pour cela ils veulent que chacun puisse créer son entreprise petite ou moyenne sans être du tout assujetti aux règles, contrôle et garde-fous qui furent créés pour protéger les ouvriers dans les mines, les hauts-fourneaux puis, par extension, les employés des entreprises d’état. Un simple contrat sur papier libre, précisant les termes convenus pour la définition du travail, la rémunération, l’existence ou l’absence d’avantages divers, y compris en ce qui concerne une éventuelle assurance médicale ou une cotisation à un fonds d’épargne à terme fixe ou variable. Éventuellement, un système plus protecteur serait conservé pour les entreprises dont le gigantisme augmente les risques d’abus de pouvoir. Mais là aussi il faudra distinguer entre ceux qui demandent une enveloppe globale parce qu’ils sont tentés par le protectionnisme paternaliste, style entreprises japonaises des années 1960-90, et ceux qui préféreront un contrat beaucoup plus simple et moins lourd à gérer parce qu’ils chercheront seulement un travail momentané pour se refaire rapidement une cagnotte à investir ailleurs, dans un projet personnel.
Régression sociale ? Pas du tout : c’est, grosso modo et sans le gaspillage des prélèvements qui reviennent à l’Etat, le lot des petits indépendants, des coopérants au tiers-monde, des consultants free-lances sur le marché international, des jobs d’étudiants, des artistes et des artisans dans la plupart des pays, et de la grande majorité des salariés aux Etats-Unis d’Amérique. Je sais que la France a fait de ses artistes des chômeurs temporaires mais, dieu merci, cette incroyable indignité n’est qu’une exception dans le monde. Et d’ailleurs ceux qui aiment ça pourraient continuer. Tout serait toujours ‘à la carte’, diversité oblige ! Le but du changement est seulement d’empêcher que l’obligation d’assistanat ne coûte si cher que, comme aujourd’hui, chacun soit en fait maintenu dans une position indigne où il serait insensé de vouloir entreprendre, essayer, tenter, risquer, vivre !
N’oublions pas que c’est le marché noir, ou gris foncé, qui a fait la modernité économique de l’Italie à partir 1945.

Non, les nouveaux humains sortant des nouvelles écoles ne voudront pas, pour la plupart d’entre eux, de formation permanente qui leur permette d’être plus rentables, donc plus payés ; cela ils l’apprendront sur le tas, s’ils ont bien choisi leur entreprise. Sinon, ils en changeront. Mais ils attendront de l’Etat de pouvoir, dès leur premier âge et tout au long de leur vie, apprendre à gérer, de mieux en mieux, leurs émotions, leurs perceptions, leurs instincts, pour en faire des outils de leur liberté. Ils voudront, que dis-je, ils veulent, dès maintenant, que les acquis de nos grands maîtres d’Université en neurosciences, en Histoire des religions, en psychologies freudienne et jungienne, que les pièges de la sémiologie, les mensonges du marketing, de l’économie financière et de la politique des arrivistes leur soient enseignés, à eux et à leurs enfants, afin d’en faire des ‘honnêtes hommes’ du XXIe siècle au même titre que le calcul, l’écriture, l’analyse grammaticale et l’histoire de la patrie ont fait, en son temps, des citoyens dans l’école de Jules Ferry.

Non, ces humains d’aujourd’hui ne veulent pas plus d’argent à dépenser dans des grandes surfaces où les rayons débordent de produits, dont le coût principal est de convaincre les clients de les acheter, et d’aliments qui n’ont ni le goût ni les qualités nutritives de ce à quoi ils ressemblent si bien, mais mènent si discrètement les consommateurs à l’obésité et au diabète. Ils désirent plutôt que chacun soit libre d’ouvrir, aux heures et à l’endroit de son choix, des petits commerces de détails de proximité, sur la base de règlements extrêmement simplifiés qui permettent un travail simple et un profit modeste qui dépannent de façon temporaire des gens de tous âges qui font une pause dans leurs aventures professionnelles. Un simple dimensionnement du chiffre d’affaires autorisé dans cette catégorie du commerce ‘presque sans papiers et sans obligation’ devrait pouvoir contenir la possibilité d’abus. Et de toute façon, on aura le temps de l’étudier car il faudra longtemps pour que de tels abus atteignent la dimension scandaleuse des abus du système en place dont seule la fameuse habitude nous empêche de voir l’ignominie.

Non, désolé, ils ne veulent pas non plus de l’obligation de souscrire à vos soins ‘gratuits’ ni à vos retraites obligatoires.
Ceux qui ont travaillé à l’étranger, dans des positions ‘free-lance’ savent que c’est un marché de dupes. Ils vous montreront, chiffres à l’appui, que sur le long terme ils ont été soignés chaque fois que c’était nécessaire, y compris pour des ‘longues maladies’ et des interventions chirurgicales lourdes, sans intervention d’une caisse d’assurance maladie. Que la note soit payée par les employeurs, sous simple convention privée, ou par les patients eux-mêmes, comme indépendants, leur comptabilité montre que les sommes déboursées sont bien inférieures à ce que leur aurait coûté une assurance-santé auprès d’une caisse « outre-mer ». Où est le gaspillage?
Nos humains de demain demanderont donc, dans leur petit défilé à eux, qu’on autorise à tout médecin diplômé de former des équipes et de créer des cliniques privées, basées sur la concurrence directe des prix et des réputations de qualité de soins, la qualité médicale minimale étant simplement assurée par le contrôle étatique des diplômes et l’éthique professionnelle par l’ordre des médecins. Pour le reste, tout comme en Thaïlande et au Moyen-Orient, ces cliniques fonctionneraient avec les mêmes liberté et simplicité que les épiceries de proximité évoquées plus haut. Et d’ailleurs, ils vendront des médicaments (génériques et autres), bien sûr : tout à la carte! Évidemment , cela fera pleurer certains pharmaciens mais, le débrayage partiel des pièges de l’habitude homéostatique, c’est pour tout le monde !

Et, lorsqu’ils auront commencé à suivre les ateliers des groupes de réflexion de la réforme, très vite les nouveaux humains auront une exigence encore plus tranchée : que la loi sépare clairement l’économie productrice de l’économie financière. L’économie productrice est, comme son nom l’indique, celle qui crée des richesses (à nihilo comme dans l’agriculture, ou en valeur ajoutée) à partir des énergies renouvelables gratuites. L’économie financière est l’ensemble des procédés qui produisent de l’argent à partir d’argent. L’économie productrice, qui est la seule à générer de vraies richesses, sera totalement libre d’impôt, puisqu’elle a déjà enrichi la communauté. Par contre, l’économie financière est très artificielle et son imprévisibilité cause de grands malheurs, comme le casino auquel elle s’apparente. On devrait donc la taxer lourdement, pour financer les filets de rattrapage que l’Etat maintiendrait pour ceux qui auront tout raté ! À l’école aussi on reviendra sur cette opposition (économie productrice <-> économie financière) afin de bien expliquer que c’était notre tradition européenne de n’encourager que les économies ‘productrices’ et ‘à risque’ jusqu’à ce que nos papes se laissèrent séduire par le fric facile des Law et autres banquiers. Avant cela l’usure était aussi condamnable en chrétienté qu’elle ne l’est aujourd’hui en terre d’islam. Et les entrepreneurs ne cherchaient pas désespérément des investisseurs, aujourd’hui facilement leurrés par l’argent qui fait des petits sans risque mais au prix de quelles acrobaties sur les chiffres, les taux, les changes et les frais !

Quelle dignité peut survivre chez un être humain chosifié plusieurs fois par an par des formulaires inquisiteurs, déresponsabilisé par des assistances infantilisantes, escroqués par des services d’Etat , médecine, transports, ‘gratuits’ ou ‘à coûts sociaux’ dont le coût communautaire, compensé par des retenues de toutes sortes sur salaire et par des impôts à tiroirs, est plusieurs fois supérieur à son coût réel ? La grosse machine étatique a fait de nous tous ses esclaves. Et apparemment, ceux qui sont restés en France, aveuglés par leurs habitudes (là-bas, ils appellent cela des ‘avantages acquis’ !!?? ),  ils en redemandent !
Orwell avait bien vu. Big Brother n’est pas un risque de notre société, c’était bien en 1984. Nous sommes au-delà et il nous faut réagir.Nous devons exiger la dignité humaine de la liberté. Même si une partie de la population a tant perdu son élan vital qu’elle n’est pas encore en mesure d’assumer sa liberté, alors gardons ce système de jardin d’assistés pour ceux qui choisissent la captivité mais redonnons, par pitié, à ceux qui veulent vivre, un espace de liberté et de risque qui les autoriseront à assumer ce que leur nature leur a donné : la possibilité de tout dépasser, de tout vaincre, par leur réflexion et leur passion.

C’est un peu cela l’humanisme dont je rêve pour les deux siècles à venir. Ce pourrait être le premier jet d’un projet politique de nos guides de droite ou de gauche, s’ils voyageaient un peu, s’ils étaient moins préoccupés de l’homéostasie de leurs avantages en nature et de leurs privilèges. Ce devrait être cela l’aspiration des jeunes masses populaires si on n’en avait pas fait des zombies de consommation en les abreuvant dès l’enfance d’un cocktail d’assistance infantilisante et d’enseignement au rabais.

Égalité, Liberté et Solidarité.

L’égalité est un présupposé républicain et démocratique, elle vient donc en premier, simple rappel, pour mémoire et vérification éventuelle. Égalité des chances bien sûr, le droit de choisir dans toute la liste des possibilités et de s’engager ‘à la carte’, quel que soit son bagage et ses préférences du moment.

La Liberté est le centre même de la dignité humaine, peut-être réalisable pour la première fois de l’Histoire, dans les sociétés postindustrielles. C’est, ici, notre idéal premier. Avons-nous suffisamment insisté ?

La Solidarité contractuelle, pour que l’individualisme libertaire n’écrase pas les plus faibles et pour que les accidents ne soient pas catastrophiques. Non pas Fraternité, on sait aujourd’hui ce que c’est la fraternité : une idée creuse. Dans l’expérience de choses réelles, on ne trouve pas plus concurrents ou plus étrangers et plus en porte-à-faux communicationnel que deux frères. Quant aux fraternités électives… beuveries, ressassements, sectarismes, … passons !
Non, une simple solidarité contractuelle suffirait. Pour concilier l’individualisme croissant de ces humains libres et leur nature sociale.
Un nouveau contrat social, signé en toute conscience, fait de devoirs et de droits, sur mesure pour chacun. Au diable l’universalisme diabolique. Les humains ne sont pas identiques. Si je ne demande rien d’autre que le droit de traîner mes pas et lécher vos vitrines deux jours par an, allez-vous me faire payer le même ticket que ceux qui veulent aller sur tous les carrousels ?

Égalité, Liberté et Solidarité. Qui ramasse ?