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Il y a quelques jours, le 24 février, j’ai proposé ce message sur FaceBook:

En ces temps de crise et d’innombrables utopies porteuses d’espoir que j’aime à citer, à décrire et à étudier, de nombreux amis se sont soudain mis à sourire de mon volontarisme. Je les en remercie car la « doxophie » que voudrait atteindre « SORTIR de la CRISE par le HAUT » suppose une considération démocratique de toutes les opinions populaires. (Le titre original du livre était « Niumanisme et Doxophie », mais l’ami Jean a pensé que deux néologismes inconnus dans un titre aurait été un marketing suicidaire.   ?  )

Voici (à méditer) une citation de Kundera proposée par Paul Gonze, co-auteur, cousin, anartiste et papowète:

« Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu’il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n’as pas de nageoires? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses? » … « Si tu ne lui disais que la vérité, que ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion avec un fou et que tu es toi-même fou. C’est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t’obstinais à lui dire la vérite en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d’aussi peu sérieux, c’est perdre soi-même tout son sérieux. Moi, je dois mentir pour ne pas prendre au sérieux des fous et ne pas devenir moi-même fou. »

Milan Kundera

deux jours plus tard, 26 février 2014  

J’ai réfléchi… je suis content de toutes les réactions chaleureuses de mes amis proches, mais, ô paradoxe, cela m’a fait hésiter, penser un peu plus, et revenir sur mon enthousiasme pour ce texte de Kundera.

Est-ce parce que nous sommes nombreux à penser parfois que nous crions dans le désert, que nous pourrions croire que « nombreux sont les humains qui, ‘par nature’, préfèrent leur train-train, le confort de leurs habitudes, leur ‘métro-boulot-dodo’, à la possibilité d’une liberté par la prise de conscience de notre nature réelle plutôt que l’acceptation de l’image que veulent nous en donner ceux qui sont trop heureux de nous asservir, qu’elles que soient leurs motivations? »

Je pense que c’est probablement une autre forme d’habitude et de paresse. Celle de ceux d’entre nous qui ont eu, souvent par hasard, la chance de rencontrer des maîtres d’écoles convaincus de ce que nous sommes tous différents, des gens qui ont attisé notre curiosité, encouragé nos initiatives. Ceux d’entre nous qui ont, par de curieuses circonstances, été amenés à rencontrer d’autres manières de penser, d’autres cultures, d’autres philosophies, d’autres pays, d’autres religions, et ont, par là même, appris à relativiser et à prendre conscience des tours et détours de nos processus de pensée.

La phrase de Kundera peut s’appliquer à une réflexion tout à fait intéressante sur la ‘normalité’ et la ‘folie’. La ‘folie’ , tout comme la ‘mythomanie’ sont d’abord des pathologies du comportement dont souffrent tant l’individu que son groupe social et qui relèvent des deux responsabilités. Mais, pour ne pas sortir du sujet, nous laisserons au philosophe Michel Foucault le soin d’éclairer cette question complexe.

Ici, il me semble que nous avons, en général, pris la phrase de Kundera non comme un appel à la différence de l’autre mais plus comme un mépris des « beaufs », des gens que certains considèrent comme une partie « moins intéressante » de la population.

Socialement parlant, il y a des fous et des mythomanes, sans aucun doute. Mais y a-t-il vraiment des « beaufs » ?   Comme je l’ai déjà écrit dans « SORTIR de la CRISE … « , parmi tous ceux et celles que j’ai connus pour avoir travaillé avec eux, tous étaient des êtres humains intéressants et capables de réflexions dont chacun peut faire son miel, à quelques  rares exceptions près, un peu pathologiques, comme ce comptable égyptien, émigré en Arabie Saoudite, si envieux et amer d’être là pour faire vivre sa famille qu’il en voulait au monde entier, ou encore cet ingénieur allemand consultant en développement rural dans un pays du Sahel, qui voyait tout au travers des lunettes noires de la dépression parce qu’il avait volontairement choisi de compenser quelque chose (quoi? je n’ai pas cherché à savoir…) en travaillant sous les tropiques pour nourrir sa femme, l’amant de celle-ci, et les enfants d’où qu’ils vinssent. Ces rares exceptions ne font que confirmer la ‘règle’: tous sont des humains intéressants ou peuvent facilement le devenir s’ils ont la curiosité de se comprendre eux-mêmes.

Je continue à penser que les tentations d’élitisme  ( » … seuls quelques uns seraient prêts, à nous suivre dans nos espoirs de progrès… ») ne sont qu’un triste écho de l’instinct de domination que nous partageons avec TOUS les êtres vivants, minuscules, végétaux, animaux et humains: la loi dominante de la Nature qui consiste (1) à survivre individuellement pour donner une chance de (2) faire survivre notre capital de vie, notre message génétique, trace de ce qui nous a fait survivre jusqu’ici…

Mais heureusement, nous ne sommes pas seulement cousins des bactéries et des loups. Comme le faisait remarquer notre ami et co-auteur l’anthropologue Victor Friedlander, pour l’humain et probablement aussi pour des animaux « sociaux », la « culture » les conditionne autant que les schémas génétiques qui assurent la survie. Pat ailleurs rappelons une fois encore que, comme nous l’a déjà expliqué Spinoza, il y a quelque 350 ans, nous avons l’inestimable capacité de réfléchir , c’est à dire  de penser à notre propre pensée: comment pensons-nous et pourquoi pensons-nous comme nous pensons? Il nous a montré que cet exercice nous ouvre la porte de notre liberté, car il nous permet de nous affranchir de toutes nos passivités: coercitions et dominances extérieurs, mais aussi soumission internes: habitudes, désirs mal analysés et autres spontanéités animales, ou culturelles, insuffisamment réfléchies.

Bien sûr, tout cela cela s’apprend, par quelques exercices de prise de conscience et par les informations indispensables qui nous permettent d’identifier les forces diverses qui tentent, naturellement ou par intérêt et soif de pouvoir, de nous dominer pour nous asservir. Voilà un bel objectif pour une réelle rénovation de nos instructions publiques européennes!  Tout comme la République Française au XIXè siècle, avec entre autres Jules Ferry, à organisé un grand progrès social d’instruction pour tous (même si, paradoxalement, l’époque a quelque peu mitigé ces bonnes intentions en en profitant pour passer autant d’enfants que possible dans un moule de « bons citoyens », obéissants jusqu’à l’abnégation patriotique – et coloniale -, et en remplaçant l’enseignement religieux par une « morale » très directive et non par une « éthique » personnelle), il serait facile d’organiser une instruction publique qui favorise la créativité, la conscience de nos différences et, à travers elle, l’individuation (et non l’individualisme!) qui mène à la liberté.

De telles écoles existent déjà, depuis longtemps. Elles sont souvent payantes et considérées, à ce titre, comme élitistes. Si les politiciens en place ne voient par leur intérêt immédiat à organiser une telle rénovation de l’instruction publique, rien ne nous empêche, « nous » les citoyens convaincus, de l’organiser dans le secteur « libre » sous une forme coopérative (enseignants) et/ou associative (parents d’élèves) éventuellement soutenues par de grands mécénats.

Ces quelques éléments de mes convictions rappelés (mais le débat reste ouvert à tous, non pour opposer des certitudes, mais au contraire pour affiner nos perceptions, recevoir des suggestions, en un mot: p r o g r e s s e r), je pense donc que nos tentations d’élitisme, et celles de Kundera, sont inévitables mais malheureuses, y compris lorsqu’il s’agit seulement de constater certaines tendances aujourd’hui, chez certains, d’éviter les risques au prix d’une compromission évidente de notre liberté.

– Inévitables car nous sommes nous-mêmes conditionnés par des éducations qui, dans un contexte très marqué par une équivalence théorique entre la survie et « l’ascenseur social », ont fait la part belle à l’encouragement à la « supériorité » (pour ne pas dire à la « dominance ») et que nous resterons donc, à vie, plus sensibles à toute appréciation de notre « qualité », qu’elle que soit l’ineptie des unités de mesure, qu’aux appréciations de notre « différence » que nous prenons facilement comme une critique plus qu’une appréciation positive. Tout le renversement est là: nous devrions travailler d’urgence à ce que nos enfants et tous ceux qui suivront se sentent plus enrichis par plus de différence que par plus d’appréciation normative!

– Malheureuses car, quelle que soit l’exactitude des éléments de réflexion ci-dessus, si nous choisissons de classer une partie de l’humanité comme des gens qui refusent le progrès et qui par nature préfèrent leurs habitudes à leur liberté, nous faisons un amalgame, nous créons une généralisation, et par là même nous chosifions une partie des humains, nous marquons le tiroir où nous les classons d’une étiquette (une étoile jaune ? un lys marqué au fer rouge?) et nous devenons coupables  d’un manque d’intelligence et d’empathie qui fera de nous, immanquablement, un jour, des barbares.

Au contraire, choisir, contre toute évidence de la ‘réalité’ d’aujourd’hui, qu’il est possible et désirable de viser et construire la liberté de tous, la vie choisie par chacun, est la seule position réellement humaniste. Tout comme la démocratie dans la Grèce antique, comme l’absence de théorie politique chez les stoïciens, comme l’utopie du rêve bourgeois au Moyen-Âge, tout comme les prémices de l’Anarchie individualiste libertaire au début du XXe siècle en Belgique et en France, et plus récemment les réflexions constructives de l’Anarchie ontologique, c’est tout simplement l’Humanité en marche, au mépris des habitudes, des inerties, des paresses, la seule façon de croire que l’éveil de l’humanité n’est pas nécessairement  un accident  sans lendemain qui se suicidera par imbécilité pour laisser place à une Vie qui ne serait plus représentée que par des bactéries et quelques scorpions.

À nous de choisir… il n’y a pas de devoir, mais ne serait-ce pas plus amusant que notre propre géno-suicide?  Je compte sur vos suggestions…

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P.S. :  J’ai oublié d’évoquer une autre source de malentendu à propos de ce « découragement » de certains de mes amis et contacts, ou simplement de leur pessimisme (souvent ils préfèrent dire « réalisme »)  face à la possibilité de renouveler notre société en y incorporant plus ou mieux d’humanisme démocratique.  J’en veux pour exemple, parmi d’autres, la récente frustration de Thierry Crouzet   < blog.tcrouzet.com/ > par rapport à plusieurs des espoirs de libération qu’il avait « vu naître » dans l’éclosion des rapports hétérarchiques des réseaux, et dans les initiatives « open-source » sur le web. Je pense, une fois de plus (je l’ai déjà une fois suggéré à Thierry, justement), que nous ne distinguons pas assez la Vie de l’individu, d’une part,  et la Vie de la Société, d’autre part. Pour ceux que cela intéresse d’approfondir la question, je les renvoie à « Se Changer pour Changer le Monde? », un document assez long qui tentait de résumer les conclusions de nos débats, ouverts sur les réseaux sociaux et par contacts personnels, à la suite de la publication de notre livre collectif « Sortir de la Crise par le Haut » (ce document est un « chantier en cours » en continuelle mise à jour pour encore plusieurs semaines ou mois ; sa version la plus récente est donc disponible sur demande à l’adresse email <louis.boel@sortirdelacrise.eu> pour lecture et/ou commentaires ou collaboration.

Sans vouloir tenter la gageure de résumer ce document, je désire en rappeler ici les deux principes essentiels:

(a): Pour changer l’Humanité, il n’y a qu’un chemin: changer tous les humains. Et pour faire cela sans dictature, il n’y a qu’une voie: que chacun se change lui-même, au plus profond de sa conscience et dans le domaine concret de sa propre activité et de son milieu de proximité.

et (b):  Si l’idéal est la Liberté pour chacun et le développement personnel de chacun en assumant sa propre différence, toute tentative de définir un système politique qui puisse atteindre cet idéal est vouée à l’échec. Comme les Stoïciens l’ont bien montré, de Zénon à Marc-Aurèle, un vrai politicien humaniste ne peut que juger des questions sociales au cas par cas en « bon père de famille » (voir: Stoïcisme & Politique, Essai sur la désobéissance philosophique de Jérôme de Souza Pinto – <www.éditionsdelahutte.com‎> ) .    Comme c’est impossible dans un état de plus de 20 (?) citoyens (car il faudrait les connaître tous « comme des fils »), les politiques ne peuvent que mettre en place des systèmes de « pis aller ». En conséquence, nous disent les mêmes stoïciens, tout citoyen à pour devoir d’être un éternel rebelle, un « désobéissant philosophique » (voir  www.anarchisme-ontologique.net  ), un constant rappel à l’ordre humaniste, un contre-pouvoir infatigable.

C’est en acceptant cette différence entre la quête individuelle et l’organisation de « la cité » que nous pourrons comprendre que:   OUI, l’informatique de la communication en réseaux est l’occasion unique et inespérée de mettre en place, par notre activisme décidé, une hétérarchie libératrice des dons de chacun et donc facteur d’individuation;   NON, cela ne deviendra pas pour autant une panacée universelle, car il faudra TOUJOURS lutter pour empêcher « la meute sociale » de prendre le pouvoir, de remettre en jeu la dominance et la loi de la Jungle.

OUI,  l’être humain, avec son cortex cérébral préfrontal, avec sa possibilité de réflexion et avec la culture qui peut en découler, est capable des plus hautes réalisations mentales et philosophiques;  NON, jamais ces mêmes individus ne feront passer le bien commun avant leur intérêt bien compris.  D’abord parce que, dans un monde d’individuation, le « bien commun » n’est pas définissable, ensuite parce que même si nous considérons le bien suprême comme la fonte du soi dans le grand SOI du Monde (idéal bouddhiste autant que celui de Teilhard de Chardin!), cette quête sera toujours celle du (petit) « soi » et ne considèrera donc, en dehors d’une perfection utopique, « l’autre » que comme un moyen et non une fin en soi.

N’oublions jamais que Pascal n’était pas un imbécile. Faire l’ange c’est l’utopie. Vouloir ériger l’utopie en système et non en idéal, c’est une très grosse et très dangereuse bêtise.

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Les lecteurs de notre ouvrage collectif « SORTIR de la CRISE par le HAUT » se souviennent sûrement de l’article de Peter Lamborn Wilson – À propos de l’argent-roi et de la gouvernance alternative  (traduction de Spartacus FreeMann) que nous avions cité in extenso aux pages 280-286.

Pour les autres, je le reprends ci-dessous, in extenso.  Ensuite je cite, sans en rien modifier, un autre article très intéressant du même auteur (même traducteur) sur L’Histoire de l’Économie dans la plus haute antiquité.  Tous ceux qui s’intéressent à la possibilité d’éclosion (ou de construction??) d’un nouveau paradigme sociétal seront certainement intéressés par cette approche foisonnante qui évoque l’archéologie entre le Tigre et l’Euphrate, les mythes de la fondation de l’État Sumérien (env. 4000 ans avant notre ère), ceux de la Grèce antique, leur mise en concordance avec certains passages bibliques, mais aussi la création de la comptabilité, de l’écriture, puis de l’argent et leurs multiples significations psychologiques et magiques telles qu’elles apparaissent au travers des conditions de leurs créations.

Je pense que nous ne pourrons pas démonter les mythes fondateurs de nos sociétés d’asservissement des foules, ni a fortiori en construire de nouveaux sans prendre une claire conscience de ces éléments, tant dans leur factualité historique et dans leur interprétation toujours hypothétique (« personne n’était là » pour citer une sage que je connais ), que dans leur pouvoir symbolique.

Bonne lecture… et merci d’en débattre!

À propos de l’argent-roi et de la gouvernance alternative

par Peter Lamborn Wilson – extrait de « Sortir de la Crise par le Haut » – Éditions de La Hutte 2012- pp 280-286.

www.occupywithart.com/blog/tag/peter-lamborn-wilson

« Certains historiens radicaux prétendent que le mouvement social historique dans son ensemble s’est cassé la gueule en 1870 lorsque la Commune de Paris a échoué à s’emparer (ou du moins à détruire) la Banque. Est-ce la vérité ?

Depuis 1971, le Pouvoir Bancaire – « les intérêts de l’argent » comme disaient ces vieux populistes et autres Grangers, c’est- à-dire le pouvoir de créer de l’argent sous la forme de dette –  a, à lui seul, détruit toutes les chances de rendre ce monde plus proche de ce que notre cœur désire. Certains théoriciens anarchistes soutiennent qu’il n’existe aucune révolution véritable, si ce n’est la révolte contre l’argent lui-même – car l’argent veut que le capitalisme (et donc lui-même in fine) soit roi. L’argent trouvera toujours un moyen de contrecarrer la démocratie (ou tout gouvernement qui s’opposerait aux intérêts de l’argent) et d’établir le gouvernement du Capital – et donc de l’argent lui-même.

De « l’argent alternatif » n’aidera pas à changer les choses (ainsi que le regrette Marx) car l’argent réel (mauvais) poussera toujours le « bon » argent en dehors du jeu. L’argent alternatif ne « gagne » que dans le scénario où il remplace tota- lement l’argent. Mais dans ce cas, il ne sera jamais devenu que l’argent lui-même (protéiforme et multiforme).

Le populisme progressiste américain – comme La Grange dans l’agriculture, ou les Chevaliers du Travail dans l’industrie – avait connaissance de certains secrets ésotériques que nous devrions étudier. Ils croyaient que le producteur réel (le « travailleur ») pouvait mettre en place des institutions alternatives (au sein du système légal) capables d’éroder le pouvoir de l’argent et, peut-être, le remplacer : les coopératives de producteurs et de consommateurs, ainsi que les syndicats. L’argent pourrait encore être utilisé, au début – mais pas les banques – ainsi les dettes toxiques pouvaient être évitées. Les « vrais » producteurs pourraient se financer mutuellement (à un taux d’intérêt de 1 % couvrant les frais administratifs). Grâce aux « banques mutuelles du peuple » et aux coopératives, ils pourraient protéger leur position économique et l’améliorer par le biais de l’agitation ouvrière, de la grève, du boycott, etc.

La « Mutualité » fonctionne comme une forme non étatique, décentralisée et non bureaucratique du socialisme, ne procurant ainsi aucune position indue à ses administrateurs. Elle débute, comme « Occupy Wall Street », comme une démocratie directe animée par le consensus (l’exact opposé de la « démocratie » néoconservatrice libérale du capital prédateur). Des délégués révocables sont envoyés siéger dans des conseils régionaux ou administratifs.

Ainsi, le succès d’un tel système repose sur le fait de ne jamais participer à quelque forme de représentation «républicaine » législative que ce soit (« garder la politique loin des fermes » selon le livret de chansons de La Grange). Le mouvement américain populiste commit l’erreur fatale, en 1896, de rejoindre le parti démocrate – et au lieu d’être crucifié sur une croix en or, le radicalisme américain fut crucifié sur une croix d’argent.

La seule véritable méthode permettant d’organiser un monde alternatif basé sur la Mutualité passe par les institutions non étatiques, libres et volontaires telles les coopératives, les banques et assurances mutuelles, les écoles alternatives, les formes de communalisme et de « communitas », des entreprises économiques durables (c’est-à-dire non capitalistes) comme les fermes et les ateliers indépendants se fédérant entre eux en dehors de la sphère banque/police/business.

Il est certain que si ce Mutualisme devait obtenir un certain succès, il serait immédiatement défié par le Pouvoir de l’In- térêt de l’Argent. Des avocats et des policiers commenceraient à pulluler et la force militaire serait utilisée. La question se poserait alors différemment – la Guerre contre l’Argent. Une telle lutte pourrait-elle être « non violente » ? En théorie peut-être – en réalité, qui peut le dire ?

En fait, le mouvement OWS (Occupons Wall Street) et son futur devenir pourraient bien être «militaire» dans le sens donné par Sun Tzu, c’est-à-dire, tactique et stratégique –la «politique par d’autres moyens» (pour contreciter Clausewitz). De façon très intéressante, cependant, le premier mouvement d’une telle stratégie prendrait aujourd’hui la forme d’une retraite tactique – comme dans certaines formes de judo ou d’aïkido –, une retraite d’un monde entièrement gouverné par l’argent pour un monde de coopération vo- lontaire (un monde du « don ») en dehors du pouvoir des banques.

Cette retraite se ferait graduellement – et comme il n’y a pas d’« En-dehors » vers lequel se retirer, la tactique doit demeurer hétérogène et impure. Nous pouvons construire un nouvel En- dehors sur les débris de nos propres échecs. Cependant, quand nous commencerons à (re)créer un En-dehors pour l’Argent, je crois que la récompense en sera grande et immédiate. Le partage des choses est inefficace et mauvais pour le capitalisme – mais, ou plutôt ainsi, il possède un réseau de plaisir en lui-même, une intimité et une camaraderie humaine dont manquent des millions d’Américains. La famille elle-même est aujourd’hui menacée par notre « économie de l’avarice » – comme le Social, en général, que je crois déjà mort et au-delà de toute réanimation possible. Cependant, j’ai l’intention de continuer à agir et à écrire comme si je croyais qu’il (le social) pouvait être sauvé – pourquoi ? – parce que le pessimisme est trop chiant.

En fait, l’ennui est déjà un signe que l’ennemi est proche – c’est la condition sine qua non de la transe consumériste et de l’esclavage obéissant du salariat. Trompez l’ennui (comme disent les Situs) et déjà vous récupérez quelque chose.

L’aventure du Mutualisme doit commencer modeste – quelques voisins peuvent déjà organiser un covoiturage ou partager d’autres technologies « nécessaires » comme l’électricité, les outils de jardinage, les téléphones, etc.

L’étape suivante du partage pourrait inclure des coopératives – un potager commun, une banque de nourriture, une habitation ou une école. Ensuite une certaine institutionnalisation pourrait se faire avec une évolution vers une banque et une assurance mutuelles (des organisations fraternelles constituées afin de remplir leurs fonctions comme La Grange ou les Chevaliers du Travail).

L’étape suivante serait fédérative : un réseau de groupes et de régions tel que l’envisageaient Kropotkine et Landauer ou Proudhon – mais également les soviets libres russes avant le coup Bolchevik de 1917.

La clé ici serait « d’organiser le noyau du nouveau monde au sein de la coquille de l’ancien » ainsi que le suggère le préambule de l’IWW. En d’autres mots, ne pas attendre que les « conditions soient mûres » au sens marxiste du terme, mais commencer ici et maintenant – pas seulement avec des manifestations et des jeux médiatiques et de l’info-info-info, mais aussi dans l’organisation réelle de l’économie et de la culture. Pourquoi ? Eh bien, qui désire attendre pour jouir des fruits de la Révolution s’il est possible d’en expérimenter déjà un petit bout maintenant ?

Une telle organisation ne remplace certes pas la résistance (ni même les émeutes ou le crime, encore moins le squat ou le refus de payer ses dettes). C’est déjà une forme de résistance – mais aussi un plaisir en lui-même – une raison majeure pour la socialité humaine – une structure pour la créativité et l’imagination – une œuvre poétique ou esthétique, qu’il s’agisse d’outils ou de relations humaines, ou de musique, ou de jardinage, d’un hobby, ou de la simple convivialité humaine – cet idéal perdu.

Dans toute confrontation frontale avec Wall Street « nous » ne pouvons que perdre, toujours – car Wall Street est partout.

La conclusion est donc claire : nous devons occuper partout. Nous devons habiter notre propre espace de vie quotidienne – ce temps/espace physique dans lequel nous vivons. Et si nécessaire, nous les squatterons. Et à partir du lieu de notre retraite tactique (aucune débandade ni défaite, mais une re- traite ordonnée vers un point de renforcement logistique – pour citer Guy Debord citant Napoléon !), des zones libérées – quelles soient temporaires ou non –, nous planifierons le prochain mouvement de cette fin de partie jouée entre l’Argent et la Vie.

Peter Lamborn Wilson. Traduction française par Spartakus FreeMann

…et voici le nouvel article,

ÉCONOMIE SUMMÉRIENNE

extrait du blog ANARCHISME ONTOLOGIQUE

http://www.anarchisme-ontologique.net

Un secret public : tout le monde sait, mais personne ne parle. En voici un autre : les faits sont publiés, mais personne n’y prête attention.

Une tablette cunéiforme, appelée la Liste du Roi sumérien, dit que « la royauté est tout d’abord descendue des cieux dans la cité de Eridou », dans le sud de Sumer. Les Mésopotamiens pensaient qu’Eridou était la plus ancienne cité du monde, et l’archéologie moderne confirme ce mythe. Eridou fut fondée vers 5000 avant notre ère et disparut enfouie dans les sables vers l’époque du Christ.

Le dieu d’Eridou, Ea ou Enki (une sorte de Neptune et d’Hermès combinés), avait une ziggourat où l’on sacrifiait des poissons. Il possédait le ME, les 51 principes de la civilisation. Le premier roi, appelé « Staghorn », régnait probablement en tant que grand-prêtre d’Enki. Quelques siècles plus tard advint le Déluge et la royauté dut à nouveau descendre des cieux, cette fois à Uruk et à Ur. C’est alors que Gilgamesh apparaît sur la liste. Le Déluge a réellement eu lieu ; Sir Léonard Wooley [1] a découvert une couche de limon à Ur entre deux strates de villes habitées.

L’évêque Ussher [2] avait calculé selon la Bible que le monde fut créé le 19 octobre 4004 av. J.-C. à 9 heures du matin. Au niveau darwinien cela n’a aucun sens, mais fournit une assez bonne date pour la fondation de l’état sumérien, qui fut sans aucun doute l’aube d’un monde nouveau. Abraham venait d’Ur en Chaldée ; la Genèse doit beaucoup à l’Enuma Elish (le Mythe mésopotamien de la Création). Le seul texte en notre possession est en babylonien tardif, mais il est basé sur un original sumérien. Mardouk, le dieu de la guerre de Babylone, a semble-t-il été copié à partir de personnages antérieurs, dont Enki.

Avant la Création, le monde subissait l’emprise d’une famille de dieux. Leur chef à cette époque, Tiamat (un avatar typique de la déesse de la terre universelle du Néolithique), décrite par le texte comme un dragon ou un serpent, règne sur une progéniture de monstres et lambine avec son « Consort » (le grand-prêtre) Kingu, un prototype efféminé de Tammuz/Adonis. Les plus jeunes d’entre les dieux ne sont pas satisfaits de son règne ; ils sont « bruyants », et Tiamat (ainsi que le dit le texte) veut les détruire, car leurs bruits dérangent son paresseux sommeil. En réalité, les jeunes dieux en ont simplement marre de faire tout le sale boulot, car ils ne sont pas – encore – des « humains ». Les dieux veulent le Progrès. Ils élisent Mardouk comme roi et déclarent la guerre à Tiamat.

Une épouvantable bataille s’ensuit. Mardouk triomphe. Il tue Tiamat et découpe son corps en deux sur toute la longueur. Il sépare les deux moitiés dont l’une devient le ciel, en haut, et l’autre la terre, en bas.

Ensuite, il tue Kingu et le découpe en petits morceaux. Les dieux mélangent cette bouillie sanglante avec de la glaise et façonnent des petites figurines. Ainsi furent créés les humains, robots pour les dieux. Le poème se termine par une ode triomphale à Mardouk, le nouveau roi des cieux.

Très clairement, c’est la fin du Néolithique. Dieu-de-la-cité, dieu-de-la-guerre, dieu-de-métal versus déesse-pays, déesse-lascive, déesse-florale. La Création du Monde équivaut à la création de la civilisation, à la séparation, à la hiérarchie, aux maîtres-esclaves, à l’en haut – l’en bas. La ziggourat et la pyramide symbolisent la nouvelle forme de la vie.

Combinons l’Enuma Elish et la Liste du Roi et nous obtenons un document secret des plus explosif concernant les origines de la civilisation – non pas une évolution graduelle vers un futur inévitable, mais un coup d’état violent, un renversement de la société primordiale égalitaire de l’Âge de la Pierre par la conspiration d’un groupe de mages noirs cannibales (le sacrifice humain apparaît dans les découvertes archéologiques d’Ur III, et un phénomène macabre similaire dans les premières dynasties égyptiennes).

Vers 3100 avant notre ère, l’écriture fut inventée à Uruk. Il semblerait que l’on puisse observer ce moment dans les strates : une couche sans écriture, la suivante avec. Bien sûr, l’écriture a aussi une pré-histoire (comme les états). Depuis l’aube des temps, une forme de comptabilité s’était développée à partir d’un système de comptage basé sur des morceaux de poterie ayant la forme d’objets usuels (jarres d’huile, barres de métal, etc.). Des sceaux, sous forme de glyphes, avaient également été inventés avec des images utilisées héraldiquement afin de désigner les possesseurs de ces sceaux. Sceaux et unités de compte étaient ensuite pressés sur des morceaux de glaise qui étaient conservés dans les archives du temple – sans doute s’agissait-il de l’enregistrement des dettes vis-à-vis du temple (à l’Âge Néolithique, les temples servaient sans aucun doute comme centres de redistribution ; à l’Âge du Bronze ils commencèrent à fonctionner comme des banques).

Comme je le conçois, l’invention de l’écriture a dû avoir lieu au sein d’une famille particulièrement brillante d’archivistes du temple, sur trois ou quatre générations, disons un siècle. Les pièces de comptes furent abandonnées et un stylet de roseau fut alors utilisé afin d’imprimer des signes dans la glaise, signes basés sur les formes des anciens symboles de compte, avec des pictogrammes supplémentaires imitant les sceaux. Le comptage fut facilement réduit de piles de pièces de compte en signes-nombres. La véritable avancée fut faite avec l’idée de génie que certains pictogrammes pouvaient être utilisés pour évoquer leur son, sans plus de rapport avec leur signification première, et recombinés afin d’« épeler » d’autres mots (particulièrement des abstractions). Intégrer les deux systèmes se révéla assez lourd, mais peut-être que nos rusés scribes considérèrent plutôt cela comme un avantage. L’écriture se devait d’être difficile, car il s’agissait d’un mystère révélé par les dieux et d’un monopole de la nouvelle classe des scribes. Peu d’aristocrates apprirent à lire et à écrire – une affaire de bureaucrates. Mais l’écriture fournissait la clé d’un état en expansion, en séparant le son de sa signification, l’émetteur et le récepteur, et la vue des autres sens. L’écriture comme séparation à la fois reflète et renforce la séparation comme un « écrit », comme un destin. L’action à distance (et aussi dans le temps) constitue la magie de l’état, le système nerveux du contrôle. L’écriture tout à la fois est et représente la nouvelle idéologie de la « Création ». Elle rejette la tradition orale de l’Âge de la Pierre et efface la mémoire collective du temps d’avant la hiérarchie.Dans le texte nous avons tous toujours été des esclaves.

En combinant image et mot en un seul « même »[3] ou hiéroglyphe, les scribes d’Uruk (et quelques années plus tard les scribes prédynastiques de l’Égypte) créèrent un système magique. Selon un mythe syncrétiste tardif gréco-égyptien, lorsqu’Hermès-Toth inventa l’écriture, il se vanta auprès de son père Zeus qu’à présent les humains n’oublieraient jamais plus rien. Zeus répondit, « au contraire mon fils, maintenant ils vont tout oublier ». Zeus avait perçu le but occulte du texte : l’oubli de l’oral, de l’auditif, la fausse mémoire du texte – en réalité le texte perdu. Il vit le vide là où les autres ne voyaient qu’une plénitude d’informations. Mais ce vide est le telos [4] de l’écriture.

L’écriture débute comme une méthode de contrôle de la dette due au temple – la dette déjà comme une autre forme de l’absence. Quand une floraison de textes économiques apparaît quelques strates plus tard, nous nous trouvons déjà immergés dans un monde économique complexe basé sur la dette, les intérêts, les intérêts composés, le servage de dette ainsi que l’esclavage, les loyers, la propriété privée et publique, le marché international, les monopoles et même un « bazar des prêteurs d’argent ». Pas d’argent comme nous le connaissons aujourd’hui, mais des monnaies-marchandises (habituellement de cuivre ou du blé), souvent prêtées à un intérêt de 33,33 % l’an. Le Jubilé ou période d’abandon de dettes (connu dans la Bible) existait déjà à Sumer qui sans cela aurait croulé sous le poids de ses dettes.

Tôt ou tard la banque (c’est-à-dire le temple) résoudrait ce problème en obtenant le monopole de l’argent. En prêtant à intérêt dix fois ou plus ses actifs réels, la banque moderne tout à la fois crée de la dette et l’argent pour rembourser cette dette. Fiat, « que cela soit ». Mais à Sumer même l’endettement du roi (de l’état) vis-à-vis du temple (la banque) avait déjà commencé.

Le problème avec l’argent-denrée, c’est que personne ne peut avoir un monopole sur les vaches ou le blé. Leur matérialité les limite. Une vache peut avoir un veau, le blé peut pousser, mais jamais à un taux d’intérêt demandé par l’usure. L’argent ne pousse pas du tout.

Ainsi, nous obtenons la brillante avancée suivante : le roi Crésus de Lydie (Asie Mineure, 7e siècle avant notre ère) invente la pièce de monnaie, un perfectionnement de l’argent tout comme l’alphabet grec (également au 7e siècle) l’était de l’écriture. À l’origine, les jetons du temple signifiaient l’enregistrement de la « juste portion » d’un individu au sacrifice commun, une quantité de métal sur laquelle on imprimait le sceau royal ou celui du temple (souvent l’effigie d’un taureau), la pièce de monnaie débuta sa carrière avec du mana, quelque chose de supernaturel, quelque chose de plus (ou moins) que le poids du métal. Étape suivante : les pièces sont gravées des deux côtés ; l’un avec une image, l’autre avec un texte. Vous ne pouvez jamais voir les deux côtés en même temps, ce qui suggère le caractère métaphysique glissant de l’objet, mais ensemble ils constituent un hiéroglyphe, un mot-image exprimé en un seul mème métallique.

La pièce de monnaie pouvait « réellement » valoir leur poids de métal, mais le temple soutenait qu’elle valait plus et le roi était prêt à soutenir ce décret. L’objet et sa valeur sont séparés ; la valeur fluctue librement, l’objet circule. L’argent marche comme il marche à cause de l’absence et non en raison d’une présence. En fait, l’argent consiste largement en une absence de richesse-dette – votre dette au roi et au temple. En outre, libéré de ses entraves dans la pénible matérialité de la monnaie-marchandise, l’argent peut à présent prétendre à l’éternité, allant bien au-delà des vaches et des jarres de bière, au-delà de toutes les choses terrestres, ou célestes. « L’argent engendre l’argent », jubilait Ben Franklin. Mais l’argent est mort. Les pièces de monnaie ne sont qu’objets inanimés. 

L’argent doit donc être la sexualité des morts.

Toute l’économie Gréco-égypto-sumérienne se résume très bien dans le texte hiéroglyphique du billet de dollar yankee, la publication la plus populaire de l’histoire de l’Histoire. La chouette d’Athéna, l’une des premières images de monnaie, est perchée microscopiquement sur la face du billet dans le coin supérieur gauche du bouclier en haut à droite (vous aurez besoin d’une loupe), et la Pyramide de Chéops est surmontée de l’œil Omniscient d’Horus, œil panopticônical de l’idéologie. Le blason de la famille Washington (étoiles et bandes) combiné avec l’aigle impérial et un faisceau de flèches, etc. ; un portrait de Washington en tenue de Grand Maître Maçon ; et même l’aveu que ce billet n’est pas autre chose qu’une reconnaissance de dette, publique ou privée. Depuis 1971 le billet n’a même plus sa « contrepartie » en or, et il n’est plus que pure textualité.

Le hiéroglyphe en tant que concentration magique du désir dévie la psyché de l’objet vers sa représentation. Il « enchaîne » l’imagination et définit la conscience. En ce sens, l’argent constitue le grand triomphe de l’écriture, la preuve d’un pouvoir magique. L’image exerce un pouvoir sur le désir, non un contrôle. Le contrôle est ajouté lorsque l’image est sémantisée (ou aliénée) par le logos.L’emblème (l’image plus sa légende) offre au désir ou à l’émotion un cadre idéologique et dirige par là sa force. Le hiéroglyphe, c’est l’image plus le mot, ou l’image en tant que mot (« rébus »), de là le pouvoir et le contrôle du hiéroglyphe sur le conscient et l’inconscient – en d’autres mots, sa magie.

Peter Lamborn Wilson. Source : « Sumerian Economics ». Traduction et notes : Spartakus FreeMann, août 2011 e.v.

Notes :

[1] Archéologue britannique qui consacra quinze ans de sa vie, de 1919 à 1934, à fouiller le site de l’antique Ur (Mésopotamie, sur le territoire de l’actuel Irak

[2] James Ussher (né le 4 janvier 1581 – mort le 21 mars 1656) a exercé les fonctions d’archevêque anglican d’Armagh et de primat d’Irlande entre 1625 et 1656.

[3] L’Oxford English Dictionary définit le mème comme « un élément d’une culture pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier par l’imitation ».

[4] Du grec Τέλος (télos), fin, but.

« SE CHANGER pour CHANGER le MONDE », notre document collectif de synthèse des nombreux échanges et réflexions qui ont suivi la publication de « SORTIR de la CRISE par le HAUT » (Éditions de La Hutte – Août 2012) a pour objet principal, comme l’annonce son sous-titre, une Réflexion sur l’Articulation entre le Progrès Individuel et la Réforme Sociétale.

Il nous était en effet apparu que si cette prétendue « CRISE » est plutôt l’annonce d’un grand chambardement, d’une réelle « Métamorphose Sociétale », l’approche humaniste à tenir et à encourager ne consiste pas à identifier des responsables et à organiser contre eux une révolution violente, mais bien plutôt à d’abord  nous changer nous-mêmes afin que la réforme s’installe au plus intime des réactions de chacun.

Ceci d’autant plus que ce changement de paradigme s’annonce comme une des étapes les plus prometteuses du développement de l’humanité, à l’égal de la découverte de l’imprimerie et dans le droit fil du respect de l’individu qui surgit de notre Histoire, tant en Extrême-Orient qu’autour de la Méditerranée, il y a environ vingt-trois siècles.

La mise à jour de ce document est en cours afin d’y incorporer les nombreuses réflexions  novatrices qu’il a suscitées parmi vous tous et qui continuent de nous arriver.

Au cours de ces mises à jours, j’ai eu soudain la surprise de réaliser que, sans m’en être rendu compte, j’avais très exactement procédé dans cet ordre: de 2007 à 2009, bien avant d’avoir entrepris, avec mes co-auteurs, l’écriture de « SORTIR de la CRISE… », j’avais tenté de faire le point sur ma conscience des choses, sur les valeurs qui me semblent avoir résisté, ou s’être construites, à travers toute une vie de voyages, de nomadisme, d’expériences, de travail d’équipe, de multiples transgressions et d’innombrables rencontres.

Ce premier livre, « Quête et errances de Lama Vigotzé, le moine Bhoutanais qui aurait aimé être LE NEVEU DE RABELAIS » est un roman d’action et d’aventures qui raconte (et discute!) les « pérégrinations romanesques d’un moine Bhoutanais au XVIe siècle et sa quête de la Dignité, de la Liberté, de l’urgence de Spinoza, du Tantra du Sexe, de l’innocuité de la Mort, de lAlchimie du quotidien et de quelques autres choses qui nous intéressent encore aujourd’hui ». Une démarche qui correspond assez bien à la remarque de Dominique Mauve: « Il faut sortir par la Bas, naître à soi-même, avant d’envisager de s’inscrire dans une société« .

Dans cette articulation entre INDIVIDU et SOCIÉTÉ,  « LE NEVEU DE RABELAIS » est donc bien le pendant « premier » (« SE CHANGER ») alors que « SORTIR de la CRISE »  en est le pendant « société » (« CHANGER le MONDE »)

À la demande amicale de plusieurs d’entre vous, nous allons donc finaliser l’édition « populaire » de ce livre dans le cadre de notre initiative « ÉDITIONS CLAUDIO CANDIDO », Collection « Itinéraires Nomades » (édition au format numérique, à petit prix, avec possibilité d’en obtenir un exemplaire papier – « Print On Demand » – P.O.D.- au prix le plus bas du marché – toutes vos suggestions pour baisser encore ces prix sont les bienvenues!)

Couverture Neveu de Rabelais

J’en profite pour partager ici, avec vous, l’EPILOGUE de ce livre, qui exprime assez bien, je pense, ses multiples pertinences avec les propos qui nous intéressent:

 » Il n’est pas impossible qu’un certain Vîgot, aidé ou non d’un damné Flamand voyageur, ait pris conscience, dès le XVIe siècle, de cette étonnante concomitance entre les deux esprits libres, provocateurs et activement réformateurs, que furent Drukpa Kunley dans les Himalayas et François Rabelais en douce France, mais ce n’est pas avéré.

S’il en avait eu vent, ce qui n’est pas prouvé, Carl G. Jung aurait probablement parlé de synchronicité.

Bien sûr, depuis Érasme, il y eut en Occident quelques autres esprits libres plus ou moins déclarés suivant les risques liés aux époques.

Spinoza, pressenti par Célia, dans ce roman, en fut probablement un des plus clairs. S’ils furent peu suivis, ce n’est peut-être pas tellement parce que les pouvoirs politiques et religieux étaient très sourcilleux face aux éveils de la liberté, mais surtout que l’intérêt de la liberté de penser n’était pas évident dans un monde où chacun était surtout préoccupé de sa survie quotidienne et de la satisfaction de ses besoins élémentaires.

Il semble que, au début du XXe siècle, la perspective générale ait commencé à changer. L’éveil de la psychologie ouvrait une époque caractérisée par un intérêt nouveau pour la conscience de soi et, en général, la compréhension des causes et des processus de nos comportements. Certains penseurs ont alors pu, consciemment ou non, intégrer à leur pensée des influences orientales. Ainsi, la philosophe Simone Weil (1909-1943), dans une de ses intuitions géniales, trouvait l’occasion de souligner que

« La civilisation européenne est une combinaison de l’esprit d’Orient avec son contraire, combinaison dans laquelle l’esprit d’Orient doit entrer dans une proportion assez considérable. Cette proportion est loin d’être réalisée aujourd’hui. Nous avons besoin d’une injection d’esprit oriental. »

En 1972, les membres du « Club de Rome » sortaient leur premier rapport dans lequel ils s’interrogeaient sur les limites de la « croissance » conçue, par la plupart des économistes occidentaux, comme une augmentation constante, d’année en année, de la production, de la consommation et des échanges financiers. Le rapport fit un peu scandale, puis l’opinion s’en désintéressa et le second rapport (« Stratégie pour demain ») fut à peine remarqué.

En 1980, Henri Laborit, brillant médecin et chercheur, collabore avec Alain Resnais pour faire apprécier, dans le film « Mon Oncle d’Amérique », les découvertes récentes des neurosciences. Dans sa dernière phrase, il résume parfaitement:

« Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change. » 

Avait-il lu Drukpa Kunley?

« Amonceler l’instruction mais négliger la méditation sur la nature même de notre pensée,  c’est aussi sot que se laisser mourir de faim devant un garde-manger qui déborde. » 

Drukpa Kunley (Bhoutan, 1455-1570)

En 1982, Serge-Christophe Kolm, dans un livre-phare (« Le bonheur-liberté, Bouddhisme profond et modernité. »), malheureusement épuisé, attirait notre attention sur la richesse du Bouddhisme analytique, qu’il considère comme l’essence même du Bouddhisme, et sur le peu de cas qu’en firent, en Occident, le logos grec et toute notre tradition culturelle et philosophique. Il l’explique et regrette le manque de métissage entre ces deux approches de la vie et de la sagesse. Il nous fait comprendre comment l’idée d’individu nous fut transmise, mais sans son complément indispensable, celle de l’insubstantialité de l’ego.

Il y écrivait avec une concision claire:

 « (…) Or l’Occident a sans doute reçu du Bouddhisme (le concept de) la personne mais sans (celui du) non-soi.

A un moment, vers le IIIè siècle avant notre ère, lors de la grande synthèse gréco-bouddhiste entre les Himalayas et la Méditerranée, d’où sortiront le stoïcisme et le mahayana, quand les grecs règnent deux siècles sur des peuples bouddhistes et qu’une partie des Indes a sa capitale sur la Méditerranée (Antioche), la PERSONNE franchit l’Indus, mais le NON-SOI s’y noie au passage.

Trois siècles plus tard, quand le christianisme à Créateur hérite de cette personne, il méprise entièrement l’auto-création et n’en relève que l’individu.

De là ce que nous sommes et ce dont nous souffrons, notre meilleur et notre pire, la liberté et l’égoïsme.

Et aussi la suggestion qu’amputer la  première du second est un cercle (vicieux) dont une quadrature est probablement le non-soi bouddhique. »

Enfin, en 2009, François Jullien, philosophe de la Grèce antique et sinologue cultivé, nous rappelle, dans le premier de ses « Chantiers », auquel il donne pour titre « Les transformations silencieuses », que nos sémantiques forgent les concepts de base de notre pensée et que ceux-ci modifient non seulement notre conscience du monde mais aussi nos principes d’action.

Aidés par ce que nous ont appris les approches très rigoureuses de la Chine et de sa culture par Simon Leys, nous pouvons comprendre, à la lecture de Jullien, que c’est le langage même des Chinois qui leur a permis de garder la conscience de la mutabilité fondamentale de la Nature qu’Héraclite nous avait déjà bien enseignée. Alors que nos « définitions » des concepts et des êtres nous permettaient de développer les sciences (un peu comme poser a, b, x, y, est réducteur, mais nous permet de résoudre une équation algébrique), ce fut au prix d’une ignorance des lois globales de la nature, et d’un désastreux avantage accordé au but sur la navigation, à l’Avoir aux dépens de l’Être.

Aujourd’hui s’ouvre une fenêtre d’opportunité de toute première importance pour relancer cette synthèse. Après plusieurs crises financières et une prise de conscience progressive des contraintes de notre environnement, c’est-à-dire de la Nature du Monde et donc de la nôtre, une réflexion commence à propos des carences de notre humanisme occidental dominant et surtout de ses excès: matérialisme, cupidité, individualisme forcené, tant d’avoir et si peu d’être…

N’est-il pas étonnant que les politiques se sentent si démunis pour concevoir un nouvel humanisme de société? Sont-ils incultes ou totalement dépourvus de créativité? Ou alors, est-ce l’arbre de leur village qui leur cache le monde?

Dans un apport, cette fois du Sud au Nord, Sotigui Kouyaté, fils de griot et griot lui-même, sportif international et acteur Burkinabé sur les scènes théâtrales les plus réputées de Londres, nous a peut-être indiqué une voie de progrès: le voyage, la rencontre. »

« Autrefois, nos Anciens se sont réunis pour décider quelle était la pire chose qui soit.

Ce n’était pas la maladie, la misère, ou la mort.

C’était l’ignorance de celui qui n’est jamais sorti de son village. » 

 (Extrait de « LE NEVEU DE RABELAIS » – Épilogue.)

Nous croisons trop souvent, sur les trottoirs, dans les parcs ou sur les passages pour piétons, des jeunes mères avec un enfant dans la « poche kangourou », parfois un second à la main, ou même un ou deux dans la poussette. Rien de critiquable, rien de triste, rien à commenter. Jusqu’au moment où nos regards se croisent : paumées, perdues, au bord des larmes, presque désespérées, comme si elles avaient soudain été parachutées dans le grand marché de Samarcande, avec leurs enfants, sans connaître ni la langue ni le pourquoi de leur présence en cet endroit.

Oui, bien sûr, nous rencontrons aussi des jeunes mères souriantes, fatiguées mais épanouies. Mais elles restent une minorité. Et des hommes, dans le même rôle, sont encore moins souvent joyeux !

Jeunes mères angoissées, dépassées, éreintées, déçues, ne vous avait-on donc pas dit que la maternité n’est pas nécessairement un long fleuve tranquille et serein ? Où étaient vos mères lorsqu’il fallait vous dire la vérité ? Trop amères d’avoir été abusées pour vous conseiller la liberté?  Ou même, oserions-nous l’envisager, si vexées de n’avoir rien compris qu’elles auraient cherché à vous couper les ailes afin de rentabiliser leur maternité en vous préparant, par anticipation, au rôle de futures garde-maman ?

A défaut de parents honnêtes ou simplement conscients, quand l’école nous apprendra-t-elle que nous sommes d’abord, à plus de 90%, des animaux ? Et que la nature nous manipule, par nos hormones, afin que, durant près de 20 ans, notre première priorité soit, en dépit de tout raisonnement, de reproduire notre potentiel génétique « pour que la vie continue dans sa diversité ».

De 16 à 40 ans, pour faire simple, nous sommes donc « ivres » d’amour à chaque rencontre qui correspond à celle d’un partenaire sexuel que la nature nous suggère.

Et cette ivresse dure juste assez longtemps pour que nous nous reproduisions et même, avec l’aide des hormones, pour que nous prenions soins de ces jeunes enfants, d’abord jusqu’à leur survie et ensuite, si tout va bien, jusqu’à 7 ou 8 ans, l’âge de raison qui, en fait, est une première étape de l’âge adulte.

Il faut dire aux jeunes femmes que faire des enfants peut, parfois, devenir une expérience extraordinaire. Cela peut être vrai pour autant  qu’il s’agisse de la décision, calme et volontaire, de deux êtres humains qui décident, d’un commun accord, de sortir tous les deux de la « course de rats » pour au moins six ans. Pas ou peu de travail salarié si ce n’est dans leur propre entreprise, de préférence à la fois indépendante et familiale, pas d’échappatoire de l’un ou de l’autre vers un répit temporaire, un moment d’oubli égoïste. Les deux s’engagent à vivre ces six ans ensemble, jours et nuits, au travail, à la maison et en vacances, avec l’enfant, pour l’enfant et pour eux-mêmes, en partageant tout, à deux ou à tour de rôle, avec pour seul objectif de vivre la vie, de faire grandir l’enfant, et de faire vivre, plus intensément, leur couple.

Le travail et l’argent, la réputation et la carrière doivent alors devenir très secondaires.

Il faut surtout dire aux jeunes femmes que la France, aujourd’hui, ne donne aucune chance, ou presque, à cette solution, à cette retraite, cette ascèse du couple et de la famille. La politique, l’éducation familiale et l’instruction publique sont complices, avec le soutien du chauvinisme mâle atavique, pour faire perdurer presque tous les éléments de la domination des femmes. Les soi-disant féministes se sont satisfaites de quelques discours politiques et d’une législation sur la contraception sans même envisager de pousser la lutte jusqu’aux fondements de la dignité : la liberté intransigeante de l’individu, homme ou femme, sans distinction ni gradation.

Elle est belle, en 2011, la dignité de la femme française !  Selon la loi, le mariage n’entraîne pas de changement du nom des conjoints qui continuent, dans tous les documents officiels, à porter le nom indiqué dans leur acte de naissance. Légalement la femme garde donc son nom de jeune fille. En outre, depuis 2005, elle a le droit, en accord avec son conjoint, de le donner à ses enfants, seul ou accolé à celui de son conjoint. Mais la très grande majorité des françaises cherchent encore le mariage à tout prix : elles arborent le nom de leur mari avec une telle fierté que la sécurité sociale et l’assurance maladie (mais pas le fisc, quand même !) se sentent obligées d’adopter comme règle cette simple tolérance qu’est le « nom d’usage ». En pratique, et au mépris de la loi, ils ne reconnaissent ces françaises mariées qu’au travers du nom de leur mari ! On croit rêver ! Présentez-vous chez un médecin sous votre nom de naissance et vous mettez le bordel dans tous les ordinateurs, si vous ne risquez pas, plus simplement de ne pas être remboursée de vos frais médicaux légitimes, sous prétexte que « vous n’existez pas dans les registres de la Carte Vitale » ! C’est un comble !

On pourrait se demander comment cela est possible. Malheureusement, nous devons admettre que nous avons souvent entendu des mères dirent à leur filles que leur priorité est de trouver un mari « avec une bonne situation », sans leur expliquer le prix qu’elles devront payer en terme d’indépendance, ni, bien sûr que leur conseil revient à les pousser dans une forme discrète de prostitution.

Quant au droit au travail, parlons-en ! La complicité de fait des entreprises et des pouvoirs a construit, au cours des années, un système de production/marketing/ consommation qui force la plupart des couples français à cumuler deux salaires pour arriver tout juste à survivre.  Il s’agit en fait d’une forme moderne de servage. Esclave du productivisme au service d’une clique de dominants, riches et jamais assez riches, eux-mêmes esclaves inconscients de l’avoir-toujours-plus.

Et le pire, en notre douce France, n’est-il pas l’échec de la contraception, cette prétendue conquête du féminisme ?  Entre les méthodes mécaniques (stérilet, préservatif,…), la pilule, ou même la « pilule du lendemain », le choix couvre aujourd’hui toutes les possibilités. Lorsqu’on voit le nombre d’IVG et d’avortements qui persistent chaque année, on se pose de vraies questions qui exigent de vraies réponses.

Soit il s’agit d’ignorance des possibilités de contraception disponibles, ce qui est peu vraisemblable (encore que, le silence des familles … ?), soit nous sommes en face d’une forme quelconque d’ivrognerie du samedi soir (qui durerait plusieurs jours??), ou alors nous devons admettre que de trop nombreuses jeunes femmes croient encore au « prince charmant », l’attendent naïvement et, jouets de leurs hormones, se laissent séduire par « le premier chien portant un chapeau » ?

Voilà, jeunes mères aux yeux tristes, pourquoi et comment vous avez été possédées.

Indignez-vous, Défendez-vous, Révoltez-vous, Insurgez-vous en masses !

Et surtout dites la vérité à vos petites filles, dès aujourd’hui dans leurs poussettes !

Dites-leur que la liberté cela se choisit. Ce qui fait aux jeunes mères ces yeux tristes c’est un manque de responsabilité général: se marier, prendre le nom d’un autre, faire des enfants…, sans avoir réellement choisi, sans discuter, sans avoir d’abord expérimenté sa propre liberté.

Le principal, pour devenir un être humain, est d’être Libre, de devenir Soi. Cela suppose d’avoir d’abord atteint l’indépendance financière, émotive et sexuelle avant de décider, en connaissance de cause et en toute liberté, de joindre une partie importante de sa vie à celle d’un autre et de donner la vie à des enfants.

Le vrai combat des femmes n’est pas encore commencé !