Les lecteurs de notre ouvrage collectif « SORTIR de la CRISE par le HAUT » se souviennent sûrement de l’article de Peter Lamborn Wilson – À propos de l’argent-roi et de la gouvernance alternative  (traduction de Spartacus FreeMann) que nous avions cité in extenso aux pages 280-286.

Pour les autres, je le reprends ci-dessous, in extenso.  Ensuite je cite, sans en rien modifier, un autre article très intéressant du même auteur (même traducteur) sur L’Histoire de l’Économie dans la plus haute antiquité.  Tous ceux qui s’intéressent à la possibilité d’éclosion (ou de construction??) d’un nouveau paradigme sociétal seront certainement intéressés par cette approche foisonnante qui évoque l’archéologie entre le Tigre et l’Euphrate, les mythes de la fondation de l’État Sumérien (env. 4000 ans avant notre ère), ceux de la Grèce antique, leur mise en concordance avec certains passages bibliques, mais aussi la création de la comptabilité, de l’écriture, puis de l’argent et leurs multiples significations psychologiques et magiques telles qu’elles apparaissent au travers des conditions de leurs créations.

Je pense que nous ne pourrons pas démonter les mythes fondateurs de nos sociétés d’asservissement des foules, ni a fortiori en construire de nouveaux sans prendre une claire conscience de ces éléments, tant dans leur factualité historique et dans leur interprétation toujours hypothétique (« personne n’était là » pour citer une sage que je connais ), que dans leur pouvoir symbolique.

Bonne lecture… et merci d’en débattre!

À propos de l’argent-roi et de la gouvernance alternative

par Peter Lamborn Wilson – extrait de « Sortir de la Crise par le Haut » – Éditions de La Hutte 2012- pp 280-286.

www.occupywithart.com/blog/tag/peter-lamborn-wilson

« Certains historiens radicaux prétendent que le mouvement social historique dans son ensemble s’est cassé la gueule en 1870 lorsque la Commune de Paris a échoué à s’emparer (ou du moins à détruire) la Banque. Est-ce la vérité ?

Depuis 1971, le Pouvoir Bancaire – « les intérêts de l’argent » comme disaient ces vieux populistes et autres Grangers, c’est- à-dire le pouvoir de créer de l’argent sous la forme de dette –  a, à lui seul, détruit toutes les chances de rendre ce monde plus proche de ce que notre cœur désire. Certains théoriciens anarchistes soutiennent qu’il n’existe aucune révolution véritable, si ce n’est la révolte contre l’argent lui-même – car l’argent veut que le capitalisme (et donc lui-même in fine) soit roi. L’argent trouvera toujours un moyen de contrecarrer la démocratie (ou tout gouvernement qui s’opposerait aux intérêts de l’argent) et d’établir le gouvernement du Capital – et donc de l’argent lui-même.

De « l’argent alternatif » n’aidera pas à changer les choses (ainsi que le regrette Marx) car l’argent réel (mauvais) poussera toujours le « bon » argent en dehors du jeu. L’argent alternatif ne « gagne » que dans le scénario où il remplace tota- lement l’argent. Mais dans ce cas, il ne sera jamais devenu que l’argent lui-même (protéiforme et multiforme).

Le populisme progressiste américain – comme La Grange dans l’agriculture, ou les Chevaliers du Travail dans l’industrie – avait connaissance de certains secrets ésotériques que nous devrions étudier. Ils croyaient que le producteur réel (le « travailleur ») pouvait mettre en place des institutions alternatives (au sein du système légal) capables d’éroder le pouvoir de l’argent et, peut-être, le remplacer : les coopératives de producteurs et de consommateurs, ainsi que les syndicats. L’argent pourrait encore être utilisé, au début – mais pas les banques – ainsi les dettes toxiques pouvaient être évitées. Les « vrais » producteurs pourraient se financer mutuellement (à un taux d’intérêt de 1 % couvrant les frais administratifs). Grâce aux « banques mutuelles du peuple » et aux coopératives, ils pourraient protéger leur position économique et l’améliorer par le biais de l’agitation ouvrière, de la grève, du boycott, etc.

La « Mutualité » fonctionne comme une forme non étatique, décentralisée et non bureaucratique du socialisme, ne procurant ainsi aucune position indue à ses administrateurs. Elle débute, comme « Occupy Wall Street », comme une démocratie directe animée par le consensus (l’exact opposé de la « démocratie » néoconservatrice libérale du capital prédateur). Des délégués révocables sont envoyés siéger dans des conseils régionaux ou administratifs.

Ainsi, le succès d’un tel système repose sur le fait de ne jamais participer à quelque forme de représentation «républicaine » législative que ce soit (« garder la politique loin des fermes » selon le livret de chansons de La Grange). Le mouvement américain populiste commit l’erreur fatale, en 1896, de rejoindre le parti démocrate – et au lieu d’être crucifié sur une croix en or, le radicalisme américain fut crucifié sur une croix d’argent.

La seule véritable méthode permettant d’organiser un monde alternatif basé sur la Mutualité passe par les institutions non étatiques, libres et volontaires telles les coopératives, les banques et assurances mutuelles, les écoles alternatives, les formes de communalisme et de « communitas », des entreprises économiques durables (c’est-à-dire non capitalistes) comme les fermes et les ateliers indépendants se fédérant entre eux en dehors de la sphère banque/police/business.

Il est certain que si ce Mutualisme devait obtenir un certain succès, il serait immédiatement défié par le Pouvoir de l’In- térêt de l’Argent. Des avocats et des policiers commenceraient à pulluler et la force militaire serait utilisée. La question se poserait alors différemment – la Guerre contre l’Argent. Une telle lutte pourrait-elle être « non violente » ? En théorie peut-être – en réalité, qui peut le dire ?

En fait, le mouvement OWS (Occupons Wall Street) et son futur devenir pourraient bien être «militaire» dans le sens donné par Sun Tzu, c’est-à-dire, tactique et stratégique –la «politique par d’autres moyens» (pour contreciter Clausewitz). De façon très intéressante, cependant, le premier mouvement d’une telle stratégie prendrait aujourd’hui la forme d’une retraite tactique – comme dans certaines formes de judo ou d’aïkido –, une retraite d’un monde entièrement gouverné par l’argent pour un monde de coopération vo- lontaire (un monde du « don ») en dehors du pouvoir des banques.

Cette retraite se ferait graduellement – et comme il n’y a pas d’« En-dehors » vers lequel se retirer, la tactique doit demeurer hétérogène et impure. Nous pouvons construire un nouvel En- dehors sur les débris de nos propres échecs. Cependant, quand nous commencerons à (re)créer un En-dehors pour l’Argent, je crois que la récompense en sera grande et immédiate. Le partage des choses est inefficace et mauvais pour le capitalisme – mais, ou plutôt ainsi, il possède un réseau de plaisir en lui-même, une intimité et une camaraderie humaine dont manquent des millions d’Américains. La famille elle-même est aujourd’hui menacée par notre « économie de l’avarice » – comme le Social, en général, que je crois déjà mort et au-delà de toute réanimation possible. Cependant, j’ai l’intention de continuer à agir et à écrire comme si je croyais qu’il (le social) pouvait être sauvé – pourquoi ? – parce que le pessimisme est trop chiant.

En fait, l’ennui est déjà un signe que l’ennemi est proche – c’est la condition sine qua non de la transe consumériste et de l’esclavage obéissant du salariat. Trompez l’ennui (comme disent les Situs) et déjà vous récupérez quelque chose.

L’aventure du Mutualisme doit commencer modeste – quelques voisins peuvent déjà organiser un covoiturage ou partager d’autres technologies « nécessaires » comme l’électricité, les outils de jardinage, les téléphones, etc.

L’étape suivante du partage pourrait inclure des coopératives – un potager commun, une banque de nourriture, une habitation ou une école. Ensuite une certaine institutionnalisation pourrait se faire avec une évolution vers une banque et une assurance mutuelles (des organisations fraternelles constituées afin de remplir leurs fonctions comme La Grange ou les Chevaliers du Travail).

L’étape suivante serait fédérative : un réseau de groupes et de régions tel que l’envisageaient Kropotkine et Landauer ou Proudhon – mais également les soviets libres russes avant le coup Bolchevik de 1917.

La clé ici serait « d’organiser le noyau du nouveau monde au sein de la coquille de l’ancien » ainsi que le suggère le préambule de l’IWW. En d’autres mots, ne pas attendre que les « conditions soient mûres » au sens marxiste du terme, mais commencer ici et maintenant – pas seulement avec des manifestations et des jeux médiatiques et de l’info-info-info, mais aussi dans l’organisation réelle de l’économie et de la culture. Pourquoi ? Eh bien, qui désire attendre pour jouir des fruits de la Révolution s’il est possible d’en expérimenter déjà un petit bout maintenant ?

Une telle organisation ne remplace certes pas la résistance (ni même les émeutes ou le crime, encore moins le squat ou le refus de payer ses dettes). C’est déjà une forme de résistance – mais aussi un plaisir en lui-même – une raison majeure pour la socialité humaine – une structure pour la créativité et l’imagination – une œuvre poétique ou esthétique, qu’il s’agisse d’outils ou de relations humaines, ou de musique, ou de jardinage, d’un hobby, ou de la simple convivialité humaine – cet idéal perdu.

Dans toute confrontation frontale avec Wall Street « nous » ne pouvons que perdre, toujours – car Wall Street est partout.

La conclusion est donc claire : nous devons occuper partout. Nous devons habiter notre propre espace de vie quotidienne – ce temps/espace physique dans lequel nous vivons. Et si nécessaire, nous les squatterons. Et à partir du lieu de notre retraite tactique (aucune débandade ni défaite, mais une re- traite ordonnée vers un point de renforcement logistique – pour citer Guy Debord citant Napoléon !), des zones libérées – quelles soient temporaires ou non –, nous planifierons le prochain mouvement de cette fin de partie jouée entre l’Argent et la Vie.

Peter Lamborn Wilson. Traduction française par Spartakus FreeMann

…et voici le nouvel article,

ÉCONOMIE SUMMÉRIENNE

extrait du blog ANARCHISME ONTOLOGIQUE

http://www.anarchisme-ontologique.net

Un secret public : tout le monde sait, mais personne ne parle. En voici un autre : les faits sont publiés, mais personne n’y prête attention.

Une tablette cunéiforme, appelée la Liste du Roi sumérien, dit que « la royauté est tout d’abord descendue des cieux dans la cité de Eridou », dans le sud de Sumer. Les Mésopotamiens pensaient qu’Eridou était la plus ancienne cité du monde, et l’archéologie moderne confirme ce mythe. Eridou fut fondée vers 5000 avant notre ère et disparut enfouie dans les sables vers l’époque du Christ.

Le dieu d’Eridou, Ea ou Enki (une sorte de Neptune et d’Hermès combinés), avait une ziggourat où l’on sacrifiait des poissons. Il possédait le ME, les 51 principes de la civilisation. Le premier roi, appelé « Staghorn », régnait probablement en tant que grand-prêtre d’Enki. Quelques siècles plus tard advint le Déluge et la royauté dut à nouveau descendre des cieux, cette fois à Uruk et à Ur. C’est alors que Gilgamesh apparaît sur la liste. Le Déluge a réellement eu lieu ; Sir Léonard Wooley [1] a découvert une couche de limon à Ur entre deux strates de villes habitées.

L’évêque Ussher [2] avait calculé selon la Bible que le monde fut créé le 19 octobre 4004 av. J.-C. à 9 heures du matin. Au niveau darwinien cela n’a aucun sens, mais fournit une assez bonne date pour la fondation de l’état sumérien, qui fut sans aucun doute l’aube d’un monde nouveau. Abraham venait d’Ur en Chaldée ; la Genèse doit beaucoup à l’Enuma Elish (le Mythe mésopotamien de la Création). Le seul texte en notre possession est en babylonien tardif, mais il est basé sur un original sumérien. Mardouk, le dieu de la guerre de Babylone, a semble-t-il été copié à partir de personnages antérieurs, dont Enki.

Avant la Création, le monde subissait l’emprise d’une famille de dieux. Leur chef à cette époque, Tiamat (un avatar typique de la déesse de la terre universelle du Néolithique), décrite par le texte comme un dragon ou un serpent, règne sur une progéniture de monstres et lambine avec son « Consort » (le grand-prêtre) Kingu, un prototype efféminé de Tammuz/Adonis. Les plus jeunes d’entre les dieux ne sont pas satisfaits de son règne ; ils sont « bruyants », et Tiamat (ainsi que le dit le texte) veut les détruire, car leurs bruits dérangent son paresseux sommeil. En réalité, les jeunes dieux en ont simplement marre de faire tout le sale boulot, car ils ne sont pas – encore – des « humains ». Les dieux veulent le Progrès. Ils élisent Mardouk comme roi et déclarent la guerre à Tiamat.

Une épouvantable bataille s’ensuit. Mardouk triomphe. Il tue Tiamat et découpe son corps en deux sur toute la longueur. Il sépare les deux moitiés dont l’une devient le ciel, en haut, et l’autre la terre, en bas.

Ensuite, il tue Kingu et le découpe en petits morceaux. Les dieux mélangent cette bouillie sanglante avec de la glaise et façonnent des petites figurines. Ainsi furent créés les humains, robots pour les dieux. Le poème se termine par une ode triomphale à Mardouk, le nouveau roi des cieux.

Très clairement, c’est la fin du Néolithique. Dieu-de-la-cité, dieu-de-la-guerre, dieu-de-métal versus déesse-pays, déesse-lascive, déesse-florale. La Création du Monde équivaut à la création de la civilisation, à la séparation, à la hiérarchie, aux maîtres-esclaves, à l’en haut – l’en bas. La ziggourat et la pyramide symbolisent la nouvelle forme de la vie.

Combinons l’Enuma Elish et la Liste du Roi et nous obtenons un document secret des plus explosif concernant les origines de la civilisation – non pas une évolution graduelle vers un futur inévitable, mais un coup d’état violent, un renversement de la société primordiale égalitaire de l’Âge de la Pierre par la conspiration d’un groupe de mages noirs cannibales (le sacrifice humain apparaît dans les découvertes archéologiques d’Ur III, et un phénomène macabre similaire dans les premières dynasties égyptiennes).

Vers 3100 avant notre ère, l’écriture fut inventée à Uruk. Il semblerait que l’on puisse observer ce moment dans les strates : une couche sans écriture, la suivante avec. Bien sûr, l’écriture a aussi une pré-histoire (comme les états). Depuis l’aube des temps, une forme de comptabilité s’était développée à partir d’un système de comptage basé sur des morceaux de poterie ayant la forme d’objets usuels (jarres d’huile, barres de métal, etc.). Des sceaux, sous forme de glyphes, avaient également été inventés avec des images utilisées héraldiquement afin de désigner les possesseurs de ces sceaux. Sceaux et unités de compte étaient ensuite pressés sur des morceaux de glaise qui étaient conservés dans les archives du temple – sans doute s’agissait-il de l’enregistrement des dettes vis-à-vis du temple (à l’Âge Néolithique, les temples servaient sans aucun doute comme centres de redistribution ; à l’Âge du Bronze ils commencèrent à fonctionner comme des banques).

Comme je le conçois, l’invention de l’écriture a dû avoir lieu au sein d’une famille particulièrement brillante d’archivistes du temple, sur trois ou quatre générations, disons un siècle. Les pièces de comptes furent abandonnées et un stylet de roseau fut alors utilisé afin d’imprimer des signes dans la glaise, signes basés sur les formes des anciens symboles de compte, avec des pictogrammes supplémentaires imitant les sceaux. Le comptage fut facilement réduit de piles de pièces de compte en signes-nombres. La véritable avancée fut faite avec l’idée de génie que certains pictogrammes pouvaient être utilisés pour évoquer leur son, sans plus de rapport avec leur signification première, et recombinés afin d’« épeler » d’autres mots (particulièrement des abstractions). Intégrer les deux systèmes se révéla assez lourd, mais peut-être que nos rusés scribes considérèrent plutôt cela comme un avantage. L’écriture se devait d’être difficile, car il s’agissait d’un mystère révélé par les dieux et d’un monopole de la nouvelle classe des scribes. Peu d’aristocrates apprirent à lire et à écrire – une affaire de bureaucrates. Mais l’écriture fournissait la clé d’un état en expansion, en séparant le son de sa signification, l’émetteur et le récepteur, et la vue des autres sens. L’écriture comme séparation à la fois reflète et renforce la séparation comme un « écrit », comme un destin. L’action à distance (et aussi dans le temps) constitue la magie de l’état, le système nerveux du contrôle. L’écriture tout à la fois est et représente la nouvelle idéologie de la « Création ». Elle rejette la tradition orale de l’Âge de la Pierre et efface la mémoire collective du temps d’avant la hiérarchie.Dans le texte nous avons tous toujours été des esclaves.

En combinant image et mot en un seul « même »[3] ou hiéroglyphe, les scribes d’Uruk (et quelques années plus tard les scribes prédynastiques de l’Égypte) créèrent un système magique. Selon un mythe syncrétiste tardif gréco-égyptien, lorsqu’Hermès-Toth inventa l’écriture, il se vanta auprès de son père Zeus qu’à présent les humains n’oublieraient jamais plus rien. Zeus répondit, « au contraire mon fils, maintenant ils vont tout oublier ». Zeus avait perçu le but occulte du texte : l’oubli de l’oral, de l’auditif, la fausse mémoire du texte – en réalité le texte perdu. Il vit le vide là où les autres ne voyaient qu’une plénitude d’informations. Mais ce vide est le telos [4] de l’écriture.

L’écriture débute comme une méthode de contrôle de la dette due au temple – la dette déjà comme une autre forme de l’absence. Quand une floraison de textes économiques apparaît quelques strates plus tard, nous nous trouvons déjà immergés dans un monde économique complexe basé sur la dette, les intérêts, les intérêts composés, le servage de dette ainsi que l’esclavage, les loyers, la propriété privée et publique, le marché international, les monopoles et même un « bazar des prêteurs d’argent ». Pas d’argent comme nous le connaissons aujourd’hui, mais des monnaies-marchandises (habituellement de cuivre ou du blé), souvent prêtées à un intérêt de 33,33 % l’an. Le Jubilé ou période d’abandon de dettes (connu dans la Bible) existait déjà à Sumer qui sans cela aurait croulé sous le poids de ses dettes.

Tôt ou tard la banque (c’est-à-dire le temple) résoudrait ce problème en obtenant le monopole de l’argent. En prêtant à intérêt dix fois ou plus ses actifs réels, la banque moderne tout à la fois crée de la dette et l’argent pour rembourser cette dette. Fiat, « que cela soit ». Mais à Sumer même l’endettement du roi (de l’état) vis-à-vis du temple (la banque) avait déjà commencé.

Le problème avec l’argent-denrée, c’est que personne ne peut avoir un monopole sur les vaches ou le blé. Leur matérialité les limite. Une vache peut avoir un veau, le blé peut pousser, mais jamais à un taux d’intérêt demandé par l’usure. L’argent ne pousse pas du tout.

Ainsi, nous obtenons la brillante avancée suivante : le roi Crésus de Lydie (Asie Mineure, 7e siècle avant notre ère) invente la pièce de monnaie, un perfectionnement de l’argent tout comme l’alphabet grec (également au 7e siècle) l’était de l’écriture. À l’origine, les jetons du temple signifiaient l’enregistrement de la « juste portion » d’un individu au sacrifice commun, une quantité de métal sur laquelle on imprimait le sceau royal ou celui du temple (souvent l’effigie d’un taureau), la pièce de monnaie débuta sa carrière avec du mana, quelque chose de supernaturel, quelque chose de plus (ou moins) que le poids du métal. Étape suivante : les pièces sont gravées des deux côtés ; l’un avec une image, l’autre avec un texte. Vous ne pouvez jamais voir les deux côtés en même temps, ce qui suggère le caractère métaphysique glissant de l’objet, mais ensemble ils constituent un hiéroglyphe, un mot-image exprimé en un seul mème métallique.

La pièce de monnaie pouvait « réellement » valoir leur poids de métal, mais le temple soutenait qu’elle valait plus et le roi était prêt à soutenir ce décret. L’objet et sa valeur sont séparés ; la valeur fluctue librement, l’objet circule. L’argent marche comme il marche à cause de l’absence et non en raison d’une présence. En fait, l’argent consiste largement en une absence de richesse-dette – votre dette au roi et au temple. En outre, libéré de ses entraves dans la pénible matérialité de la monnaie-marchandise, l’argent peut à présent prétendre à l’éternité, allant bien au-delà des vaches et des jarres de bière, au-delà de toutes les choses terrestres, ou célestes. « L’argent engendre l’argent », jubilait Ben Franklin. Mais l’argent est mort. Les pièces de monnaie ne sont qu’objets inanimés. 

L’argent doit donc être la sexualité des morts.

Toute l’économie Gréco-égypto-sumérienne se résume très bien dans le texte hiéroglyphique du billet de dollar yankee, la publication la plus populaire de l’histoire de l’Histoire. La chouette d’Athéna, l’une des premières images de monnaie, est perchée microscopiquement sur la face du billet dans le coin supérieur gauche du bouclier en haut à droite (vous aurez besoin d’une loupe), et la Pyramide de Chéops est surmontée de l’œil Omniscient d’Horus, œil panopticônical de l’idéologie. Le blason de la famille Washington (étoiles et bandes) combiné avec l’aigle impérial et un faisceau de flèches, etc. ; un portrait de Washington en tenue de Grand Maître Maçon ; et même l’aveu que ce billet n’est pas autre chose qu’une reconnaissance de dette, publique ou privée. Depuis 1971 le billet n’a même plus sa « contrepartie » en or, et il n’est plus que pure textualité.

Le hiéroglyphe en tant que concentration magique du désir dévie la psyché de l’objet vers sa représentation. Il « enchaîne » l’imagination et définit la conscience. En ce sens, l’argent constitue le grand triomphe de l’écriture, la preuve d’un pouvoir magique. L’image exerce un pouvoir sur le désir, non un contrôle. Le contrôle est ajouté lorsque l’image est sémantisée (ou aliénée) par le logos.L’emblème (l’image plus sa légende) offre au désir ou à l’émotion un cadre idéologique et dirige par là sa force. Le hiéroglyphe, c’est l’image plus le mot, ou l’image en tant que mot (« rébus »), de là le pouvoir et le contrôle du hiéroglyphe sur le conscient et l’inconscient – en d’autres mots, sa magie.

Peter Lamborn Wilson. Source : « Sumerian Economics ». Traduction et notes : Spartakus FreeMann, août 2011 e.v.

Notes :

[1] Archéologue britannique qui consacra quinze ans de sa vie, de 1919 à 1934, à fouiller le site de l’antique Ur (Mésopotamie, sur le territoire de l’actuel Irak

[2] James Ussher (né le 4 janvier 1581 – mort le 21 mars 1656) a exercé les fonctions d’archevêque anglican d’Armagh et de primat d’Irlande entre 1625 et 1656.

[3] L’Oxford English Dictionary définit le mème comme « un élément d’une culture pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier par l’imitation ».

[4] Du grec Τέλος (télos), fin, but.

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