Notre pensée fonctionne d’abord en remettant tout « en forme » pour nous rassurer.

C’est peut-être parce que, capables d’une certaine conscience de nous-mêmes et aussi de souvenirs et de projets, notre inquiétude est sans commune mesure avec celle des autres êtres vivants qui restent, avec une sagesse toute naturelle, seulement soucieux des dangers possibles dans l’instant.

Nous, humains, réécrivons tous nos souvenirs pour renforcer l’image de nous-mêmes qui nous réconforte et nous permet un certain équilibre psychologique malgré le foisonnement de nos pensées face à la complexité du monde, à l’amoncellement de nos souvenirs et à la folie de nos espoirs. Nous construisons mentalement des projets qui embellissent et idéalisent cette image. Trop occupés à inventer ces deux moments temporels, passé et futur, totalement imaginaires et fantaisistes, nous avons une très pauvre conscience de l’instant présent, seule réalité concrète de notre vie, seule unité de mesure de l’éternité, qui reste toujours égale à « un » : l’éternité de la vie est entièrement contenue dans l’instant.

 Si tout est donc fantaisie, rien n’a d’importance. Nous vivons dans un monde solipsiste imaginaire. Pour le dire poétiquement, ce qui est bien une de nos façons d’adapter la réalité à nos besoins par et pour l’esthétique [1] :

« Nous sommes des étincelles d’éternité, des pétales qui flottons dans un monde incompréhensible… nous n’avons en commun que nos rêves » [2]

 Si tout est donc fantaisie, rien, ou presque, de ce que notre pensée produit n’a d’effet sur le monde matériel qui nous entoure. Nous vivons dans le passé et le futur, dans un allongement du temps tout à fait subjectif qui nous cache le flux de la vie et l’éphémère de chaque chose. « Tout coule, tout change » attribue-t-on depuis la plus haute antiquité à un incertain Héraclite, et aux premiers philosophes taoïstes à peu près à la même époque. Et pourtant nous regardons autour de nous nos villes et nos villages comme s’ils devaient toujours être là et même avec une nostalgie certaine pour le souvenir des petites choses qui ont changé : ce quartier pouilleux qui a fait place à un parc, ou ce magasin d’images religieuses qui fut transformé en une agence de banque. Pourtant, si nous retournons là où nous avons vécu, il y a trente ou soixante ans, la réalité nous saute aux yeux, nous brûle la peau, nous mord la conscience: rien n’existe plus de ce que nous avions gardé dans nos souvenirs! Et peu à peu la vérité nous pénètre: même à cette époque révolue nos perceptions étaient seulement éphémères, émotionnelles et subjectives, et les souvenirs que nous en avons gardés ne sont que des rêves imprécis que nous réécrivons au gré de nos nouvelles expériences.

 Puisque tout est fantaisie, il nous faut impérativement mettre en doute tout ce que l’humanité a pensé, raconté ou écrit. Déjà, nous avons l’habitude de considérer les grands mythes avec un sourire un peu amusé : oui, bien sûr, ils contiennent des histoires poétiques et aussi quelques symboles intéressants, mais cela ne reste-t-il pas des leçons de vie pour grands enfants? Par contre, depuis l’invention de l’écriture il y a plus de cinq mille ans quelque part en Mésopotamie, probablement à Babylone, nous avons une fâcheuse tendance à croire que ce qui est écrit, et a fortiori bien écrit par quelqu’un qui se targue d’une quelconque autorité sur son sujet, représente la vérité.

En fait, l’écrit a remplacé les mythes : lorsque l’écriture fut inventée ce fut d’abord pour faciliter le commerce et les échanges marchands et cela parut donc beaucoup plus « concret » que les paraboles des mages et des griots. Mais  » le papier se laisse écrire «  comme Ludovic Falaise [3] aimait le rappeler, et très vite ce parchemin ou papier écrit fut le véhicule de tous les mensonges et toutes les fantaisies imaginables. Cependant, peut-être suite au poids de la domination sociale par les  » gens instruits  » pendant la plus grande partie de notre Histoire, l’écrit a très longtemps gardé cette aura de sérieux.

Ce n’est pas un des moindres acquis de l’informatique et des réseaux sociaux d’avoir prouvé l’inanité de cette superstition par la multiplication des canulars, des faux complots, des fausses thèses scientifiques et médicales, et des dialogues insanes.

 Si donc tout est fantaisie, tous les savoir-faire que l’humain a inventé – artisanat, agriculture, architecture, etc. – et toutes nos sciences dites « dures » qui ne sont que des jeux sémantiques – aux règles élitistes complexes – pour tenter de comprendre et décrire de manière utilitariste notre environnement, peuvent disparaître demain sans que le monde, dans son ensemble, n’ait en rien changé. Ne nous prenons pas pour des démiurges: tous ces jeux de mots et de sciences n’ont eu pour raison que de nous distraire et pour résultat de rendre nos vies parfois plus confortables, mais, hélas, jamais plus paisibles ou plus harmonieuses.

 Il n’est pas sans intérêt de construire des châteaux de cartes, d’inventer des jeux d’échecs politiques, des arts esthétiques, gastronomiques ou érotiques, ni même d’aller sur la lune. Ce sont des jeux qui nous distraient de l’effroi face à la Vie, cette maladie chronique toujours mortelle, et des passions animales qui nous maintiendraient dans une routine de goinfreries, de beuveries, de coïts et de siestes, typique de ce que nous avons récemment appelé  » les vacances « , mais bien peu compatible avec une vie citoyenne organisée. Du moins organisée comme l’humanité l’a conçu depuis que l’homo sapiens s’est distingué par sa capacité de penser à sa propre pensée.

 Ah, ah! Voilà peut-être une piste insuffisamment exploitée. La particularité de l’homme n’est pas sa capacité de penser, ni de construire, ni de manger, ni d’organiser ses meutes, ni de jouer, ni de se battre, ni de se reproduire, que ce soit après des pugilats, comme les combats des grands cerfs, ou des danses élaborées, comme celles des oiseaux jardiniers. Non, notre capacité originale et même unique dans le monde du vivant terrestre, est de pouvoir réfléchir, c’est à dire penser de manière critique à notre propre pensée[4].

 Cette réflexion sur nos propres processus de pensée est, depuis toujours, une branche de la philosophie à part entière. Elle n’est pas la plus fréquentée, peut-être parce qu’elle est, à première vue, un peu effrayante? Bien sûr elle nous parle des limites de notre cerveau, mais n’est-il pas fort intéressant de pouvoir reconnaître les mensonges de nos perceptions et de nos interprétations,  » les voiles dont la déesse Maya couvre la réalité qui nous entoure  » comme le disent joliment les philosophes hindous. C’est un peu comme si 90% des panneaux indicateurs de nos routes étaient menteurs et qu’on nous propose un détecteur qui distingue les vrais des faux. Trouverions-nous cela effrayant? Non bien sûr, ce qui est effrayant c’est le mensonge de nos sens, pas la possibilité d’en sortir.

Aujourd’hui, il semble que nous puissions observer deux mouvements contradictoires. D’une part, nous identifions autour de nous une pensée unique, formatée par une culture de consommation immédiate, qui pourrait nous laisser croire qu’il n’est plus nécessaire d’apprendre à penser, voire de penser tout simplement.

Mais d’autre part les conquêtes des spécialistes divers qui se sont penchés depuis plus d’un siècle sur les neurosciences, et plus particulièrement sur notre cerveau et ses extensions nerveuses et cellulaires, nous ouvrent des portes stupéfiantes qui semblent confirmer les possibilités les plus folles évoquées de tout temps par les mystiques, magiciens, alchimistes et autres avocats d’un meilleur usage du mental et des symboles, préférables aux fausses certitudes de l’écrit et du langage apparemment rationnel.

 Si nous observons la même contradiction avec le regard de l’épistémologie [5], nous sommes d’abord frappés, dans l’état actuel des réflexions, par les limites évidentes de nos sciences face à l’interrogation philosophique, ou simplement éthique, de tout individu qui se veut être quelque part sur le sentier qui mène à la dignité humaine par la liberté. Les sciences pures existent de moins en moins [6] : dans notre monde matérialiste en  » crise « , toute  » science  » est désormais supposée déboucher rapidement sur une technologie génératrice de profit. La gratuité, le don, la recherche pure, le superflu et le charme de l’inutile sont pratiquement devenus blasphématoires. De même, l’Instruction publique – de grâce, laissons  » l’Éducation  » aux parents ! – se veut aujourd’hui « rentable » et productrice d´emplois immédiats, eux-mêmes supposés rétablir les comptes des États ! On rêve, ou plutôt on nous fait prendre des vessies pour des lanternes : loin d’être une façon de former des citoyens, cette approche utilitariste est une fabrique d’esclaves tels qu’ils seraient conçus pour une société industrielle du XIXe siècle dont plus personne n’a besoin – pour autant que les créatifs dépassent rapidement en nombre les avares et gloutons accrochés à leurs habitudes qui ne sont même plus des privilèges puisqu’ils en sont eux-mêmes esclaves.

 Si tout n’est donc que fantaisie et faux semblant, pourquoi ne ferions-nous pas le choix de la vraie vie.

Peur de faire autrement que les autres?

Il y a pourtant longtemps que les plus grands nous répètent que la vraie vie n’est pas dans la possession mais dans la jouissance [7]. Citons-en quelques-uns, nous nous sentirons vite moins seuls :

Antonio Gramsci, Archimède, Aristote, Baudelaire, Boccace, Cervantès, Cioran, Dante, Démocrite, Dickens, Empédocle, Érasme, Euclide, Gabriel Garcia Marquez, Garcia Lorca, Georges Bataille, Giordano Bruno, Heidegger, Henri Poincaré, Héraclite, Hippocrate, Hugo, Ionesco, John Locke, Kant, Leopardi, Lessing, Marc-Aurèle, Milton, Montaigne, Okakura Kakuzô, Ovide, Pétrarque, Pic de la Mirandole, Platon, Rabelais, Ronsard, Saint-Exupéry, Sénèque, Shakespeare, Socrate, Tchouang-Tseu, Théophile Gautier, Thomas More, Tocqueville, Zénon[8], et la liste pourrait s’allonger à l’envi …

 Si ceux-là pensaient que la possession, l’argent et l’utilitarisme mènent à la mort de l’âme et que seule la jouissance dans la conscience et dans l’accompagnement du moment présent vaut la peine d’être vécue, avons-nous vraiment besoin de consommer n’importe quoi pour la seule raision que la publicité, payée outrageusement par ceux qui veulent siphonner nos poches, nous dit que nous en tirerons plaisir? Ou ne serait-ce qu’une mauvaise habitude?

 Peur du risque que cela pourrait représenter ?

Quel risque au juste ? Celui de ne plus avoir l’entièreté de ce salaire qui nous permet d’acheter tous ces trucs inutiles qui nous rendent plus dépendants qu’heureux ? Si c’est celui de ne pas pouvoir rembourser le prêt hypothécaire qui nous a mis la corde au cou pour vingt ou trente ans, rendons grâce à tous les dieux et tous les démons: plutôt que de rester esclaves des banques et du système pendant toutes ces années, il nous suffira de revendre cette maison et d’aller vivre à la campagne, ou en location, ou dans un mobile home ou dans une yourte, toutes solutions idylliques en comparaison du stress de savoir, tous les matins, qu’on est forcé d’aller exécuter un travail imbécile pour la seule raison que nous devons rembourser une banque!

Par ailleurs, sans aller nécessairement jusqu’à une telle rupture, nous pourrions aussi faire confiance aux énergies cachées du mental : tous ceux qui ont opté depuis longtemps pour le nomadisme professionnel – un terme plus exact que  » flexibilité  » car il exprime l’initiative de l’individu plutôt qu’une contrainte du système – savent par expérience que lorsqu’il est  » grand temps  » de trouver un nouveau boulot, on le trouve toujours.

 Et ce serait quoi cette vraie vie ?

Tous ces grands penseurs nous disent que ce sera éviter la mort de l’âme, mais c’est quoi au juste que notre âme ? Le même Baruch Spinoza nous a dit qu’il ne faut pas chercher de mystère ou de miracle : l’âme, disait-il, n’est que la conscience que nous avons de notre corps. Bien sûr, avec son éducation judaïque, il connaissait les grands mystiques juifs ; par sa tendance précoce à l’interculturel, il connaissait aussi, vraisemblablement, les mystiques soufis ; mais les uns comme les autres n’ont pas souvent été très clairs sur ces questions de conscience, préférant souvent la pratique à la théorie. Sans aucun doute, Spinoza avait appris et apprécié le  » Connais-toi toi-même  » socratique. Connaissait-il aussi les philosophes orientaux, avait-il eu accès aux enseignements du bouddhisme? Un siècle après les précurseurs de la Renaissance, et dans le contexte très tolérant de l’Amsterdam du XVIIe, le contraire est improbable. On dit parfois que Spinoza est le Bouddha de l’Occident. Nous ne savons pas si Bouddha avait ou non le désir de promouvoir un grand mouvement de pensée, mais nous sommes sûrs, par la lecture des textes de Spinoza, que ce dernier n’avait aucune intention de créer un mouvement religieux. Il serait plutôt le précurseur des libres penseurs modernes [9].

 Au XXe siècle, les philosophes de la conscience n’ont pas manqué. Les orientalistes nous ont fait connaître tous les grands textes du Taoïsme, de l’Hindouisme, du Bouddhisme, puis les traditions des moines tibétains. Carl G. Jung a développé tout un ensemble de connaissances sur le sujet, appliquées à la psychologie de l’individu. Ensuite, les rapports interculturels nous ont offert des synthèses passionnantes comme celles du Dr Deepak Chopra [10] du Dalaï Lama, puis de Eckhart Tolle [11]. Ces textes, mis en regard des travaux de nos philosophes comme Kant, Schopenhauer, Bergson, Alain, puis Edgar Morin et Boris Cyrulnik, pour n’en citer que quelques uns, nous montrent les voies ouvertes à tous ceux d’entre nous suffisamment convaincus pour tenter la voie du pouvoir mental et de la méditation dans la pleine conscience de l’instant [12].

Et pour ceux qui préfèrent le chemin de la poésie, de l’initiation aux symboles et au travail en groupe, un sentier plus long, mais tout aussi passionnant, leur est proposé dans les ashrams d’inspiration tibétaine ou dans les disciplines traditionnelles de l’ésotérisme européen traditionnel: art royal, alchimie, loges franc-maçonnes, …

 

 Quelle que soit la voie choisie par chacun,

Si donc tout n’est que fantaisie,

il est grand temps de s’occuper d’autre chose …

 Louis Boël, Tours, 4 juin 2014.  

 

[1]esthétique:  » Partie de la philosophie qui se propose l’étude de la sensibilité artistique et la définition de la notion de beau. » – Du grec α ι σ θ η τ ι κ ο ́ς, « qui a la faculté de sentir; sensible, perceptible » (CNRTL)

[2] Cirque du Soleil – Arte – 1er Janvier 2012

[3]Ingénieur Agronome Chimiste des Industries Agricoles (Louvain 1932), connu par ses proches pour ses formules de sagesse, toujours lapidaires.

[4]Spinoza l’avait déjà clairement souligné et développé, mais, comme je le cite trop souvent pour ne pas finir par lasser, je me contente de cette note pour lui reconnaître la première paternité philosophique de cette approche humaniste.

[5] Sens usuel : Partie de la philosophie qui a pour objet l’étude critique des postulats, conclusions et méthodes d’une science particulière, considérée du point de vue de son évolution, afin d’en déterminer l’origine logique, la valeur et la portée scientifique et philosophique (cf. philosophie* des sciences, empirisme* logique). (Dictionnaire français du CNTRL )

[6] Je sors de la lecture de  » L’utilité de l’inutile  » de Nuccio Ordine (Les Belles Lettres – Paris, 2014) , que je recommande sans réserve à tous ceux qui s’intéressent à cette recherche de la dignité humaine par la pensée, l’individuation et la liberté.

[7]Montaigne.

[8]Tous cités par Nuccio Ordine (ouvrage cité) … Et il en cite d’autres !

[9] Lire: Robert Misrahi, Spinoza, une philosophie de la joie – Médicis Entrelacs – 2005

[10] Deepak Chopra, médecin endocrinologue d’origine indienne et de nationalité américaine, penseur, conférencier, ancien disciple du.     Auteur de nombreux livres dont, plus particulièrement pour notre sujet, Le corps quantique : trouver la santé grâce aux interactions corps/esprit – 1990

[11] Eckhart Tolle, auteur de Le pouvoir du moment présent – 1997

[12] Depuis 1979, dans le même esprit, un renouveau de méditation à but de développement personnel ou de thérapie des maladies chroniques est proposé sous le vocable MBSR (Mindfullness Based Stress Reduction : Réduction du stress basé sur la pleine conscience.)

( avec Françoise Falaise )

« Il faut d’abord arrêter les « pensées » de notre inconscient avant de pouvoir agir, sur notre corps, par nos pensées conscientes. »

(FF, mai 2014)

 Il est, en effet, assez ridicule de trouver « magique » que notre « mental » puisse agir sur notre corps, sa santé, ses capacités !               Le cerveau agit sur notre physiologie en lui envoyant des neuro-transmetteurs; il est soutenu dans ces actions par ses prolongations dans notre système nerveux, mais aussi par l’activité de l’ARN [1] des mitochondries dans tous les liquides de nos cellules; les portions spécifiques de cet ARN servent de « moule de fabrication » pour tous les produits « demandés », en fonction des circonstances, par chaque partie de notre corps. Ce cerveau qui produit les réactions nécessaires et utiles à notre santé et à notre confort (système immunitaire, endorphines, etc., etc.) EST LE MÊME, évidemment, que celui qui « pense » !

Il est donc tout à fait évident que nos pensées agissent sur notre corps, sa santé, son confort et ses performances.

MAIS: nous pensons très rarement de façon claire et utile dans l’INSTANT présent. Peut-être quelques minutes par jour? Sauf si nous nous exerçons à le faire: méditation, etc..

ATTENTION: si nous ne pensons pas consciemment dans l’instant (c’est à dire pas en ressassant des souvenirs du passé ni en faisant des projets sur le futur), notre cerveau inconscient, lui, « pense » tout le temps, jour et nuit, et active des processus qui correspondent plus à nos habitudes qu’à nos intentions du jour. En fait, toutes nos habitudes et nos addictions (sucre, café, alcool, tabac, sur-appétit, …) naissent de ce phénomène: à l’instant où, « d’instinct », nous désirons répéter ces habitudes, c’est le tréfonds de l’inconscient qui parle, plus fort que « nous ». Si, à cet instant, nous arrivons à nous arrêter et que nous essayons de nous relier au présent, d’observer les choses autour de nous, de prendre conscience de nous-mêmes, de notre corps, de nos pensées, alors nous aurons atteint la liberté de décider de ce qui nous fait réellement plaisir.

 

[1] ARN : Acide Ribo Nucléique, c’est une « empreinte », soit de l’ADN (Acide Désoxy-ribo Nucléique) de notre génotype (chromosomes et leurs gènes, dans les noyaux des cellules, que nous tenons de la recombinaison des génotypes paternel et maternel), soit de l’ADN des mitochondrie (minuscules « usines » dans le liquide de chaque cellule et que nous tenons directement de notre mère).

POURQUOI METTRE DES ÉTIQUETTES SUR LES DIFFÉRENTES VICTIMES? IL N’Y A QU’UNE BARBARIE ET RIEN NE DOIT NOUS DISTRAIRE DE LA LUTTE CONTRE SES ÉTERNELS RETOURS

(Écrit en 2005)

Les Berlinois ont récemment inauguré, au centre de leur belle ville, un grand mausolée en souvenir des juifs victimes du nazisme.

Certains reprochent aux édiles de la ville de n’avoir évoqué que les juifs.

Certains, au nom des groupements juifs qui se sont battus pour obtenir ce monument au souvenir, reconnaissent qu’il pourrait y avoir là une sorte de racisme et proposent, tenez-vous bien, que l’Allemagne construise aussi un autre mausolée, à la mémoire des Tsiganes et des homosexuels!

Et les autres, tout autant victimes de la barbarie? Et les Français? Et les Hollandais? Et les Russes? Et les Belges? Et les femmes? Et les blonds? Et les gros? Et les catholiques?

À chacun son mausolée?

Ils ont tous souffert la même dégradation. Traités comme on ne traite pas les bêtes.

On achevait les chevaux, mais ils l’ont laissé, celui-ci, le résistant, le prisonnier politique belge, mourir comme une loque exténuée, privée de toute dignité.

Sur la route de Dora, fuyant l’avancée des russes, sans nourriture et sans eau autre que celle, putride, du canal où flottaient les cadavres, pantin désarticulé de moins de trente kilo, il était plié sur l’épaule d’un autre, à peine plus vaillant mais qui avait gardé la dignité humaine de la compassion. Il s’accrochait des deux mains squelettiques à la ceinture de son compagnon pour ne pas glisser bas de cette épaule, le seul monde qui lui restait.

Jusqu’à ce que les mains se décrispent avec le dernier souffle. Il glissa finalement au fossé, discrètement, sans signe extérieur particulier. Une carcasse qui avait enfin cessé de ne pas comprendre, de ne plus espérer. C’était mon père. À lui aussi son mausolée?

Il y a la barbarie. Elle est une. Et il y a toutes ses victimes. Toutes ensemble. Point.

Cessez, tous, par pitié, cette ignoble valse des étiquettes.

Ne voyez-vous pas qu’en voulant distinguer certaines victimes des autres, vous ne faites que reproduire le processus? Une étiquette aujourd’hui, une étoile jaune demain.

Louga, Sénégal, 27 septembre 2005

« 

(écrit en mai 2012)

FAUX PROBLÈME PEUT-ÊTRE MAIS SOURCE DE GUERRES CIVILES, DE GUERRES RELIGIEUSES ET DE BIEN D’AUTRES BARBARIES… ET POURTANT, QUAND ON GRATTE UN PEU, ON SE REND VITE COMPTE QU’IL SUFFIT DE REVENIR À QUELQUES DÉFINITIONS DE VOCABULAIRE OU DE CONCEPTS POUR DÉCOUVRIR QUE NOS DISSENSIONS SONT SURTOUT IMAGINAIRES

Lorsqu’on suit des discussions et débats entre anthropologues anglo-saxons (par exemple sur Internet, dans des groupes du réseau Linked-In), on glisse souvent dans l’ornière de discussions apparemment insolu-bles qui se résument à dire « tout dépend de savoir si l’on croit ou pas en l’existence de Dieu ».

Il semble, à premier abord, qu’on ne puisse sortir de ce cul-de-sac que si tous les interlo-cuteurs sont « croyants » ou si tous se considèrent « athées » ou « agnostiques ». Mais en fait, quand on gratte un peu, ce n’est pas si simple: il suffit de revenir à quelques définitions sémantiques ou conceptuelles (Qu’est-ce que « exister »? Qu’entendons-nous par « Dieu »?…) pour décou-vrir que bien des personnes qui se croyaient séparées par ce fossé entre croyants et non-croyants, sont en fait d’accord ou proches de l’être.

Nous pensons donc qu’il s’indique de remon-ter à ces définitions langagières pour tenter de réconcilier les opinions qui ne divergent que sur le sens attribué aux mots utilisés.

Les incompréhension débutent souvent sur une apparente opposition entre transcendance et immanence, deux concepts tellement com-plexes et tellement inscrits dans des contextes historiques étroits qu’il est presqu’impossible de se mettre d’accord sur leur sens précis. On peut même jouer, sans tricher, à montrer que la transcendance est une forme d’immanence ou même l’inverse! Nous y reviendrons plus loin, mais il nous faut partir d’un socle conceptuel moins mouvant pour tenter d’éviter les positions antagonistes a priori.

Il est intéressant de commencer par une tentative de définir ce que c’est qu’EXISTER. Pour la plupart d’entre nous le sens de ce mot semble relever de l’évidence: exister c’est être là, c’est être réel. Mais est-ce aussi simple?

On pourrait plonger dans les réflexions des philosophes de la phénoménologie (Platon, Bouddha, Shopenhauer, Husserl, Lévinas, …) mais nous risquons, comme avec le couple transcendance >< immanence de nous perdre dans des exercices intellectuels qui nous laisseront nécessairement une désagréable impression d’irréalité , ce qui serait un comble lorsqu’on cherche à définir « l’ÊTRE » !

Mieux vaut donc partir de nos propres expériences. En dehors du cas simple des objets inanimés, dont nous disons qu’ils existent, simplement parce que nous voyons bien « qu’ils sont là » (… mais existent-ils réellement?), nous serons facilement d’accord de distinguer l’existence matérielle et l’existence du vivant, même si certains poètes, et autres chamanes, se sont parfois interrogés sur « l’âme des êtres inanimés », ce qui reste, bien sûr, paradoxal, et nous ramène à la nécessité de définition: qu’est ce donc qu’une « âme » ?

Si nous nous penchons plus précisément sur les êtres vivants, qu’est-ce alors qu’exister, pour eux? Et pour nous?

A première vue c’est clair: mon ami Pierre existe: il mesure 1 mètre 87, il est blond, il a une grosse voix et il est docteur en médecine. Pas besoin d’aller plus loin: il existe !

Cependant, nous avons tous, ou presque, fait l’expérience de comparer nos diverses perceptions de la même personne. Le cas plus courant, et le plus frappant, est celui des frères et sœurs parlant de leurs parents, encore vivants ou déjà décédés. Une conversation honnête et un peu poussée dans nos retranchements, montre vite que les enfants d’un même couple « n’avaient pas les mêmes parents » ! Chacun a eu sa perception de son père et de sa mère. Cette perception est purement personnelle et subjective.

On peut revenir ici sur la « construction jungienne de l’ego », par filtration et recombinaison de nos perceptions, pour notre simplicité et notre confort psychologique – voir « Anthropologie du changement social » [i]- car, en fait, nous utilisons les mêmes procédés, pour les mêmes raisons, dans la « construction » de la « personnalité » de nos proches et, encore plus évidemment, des personnes que nous « connaissons » moins bien.

Mais alors, si la « nature » des autres est si clairement subjective et liée au hasard des circonstances physiques, communicationnelles et émotionnelles de nos perceptions lors de nos rencontres, quel est donc le sens de « leur existence » ? Quelque chose existe bien, cela nous est aussi évident que pour le vase de fleurs sur la table du séjour, mais quelle est la nature de cette existence, et quels sont ses attributs (ses qualités, ses caractéristiques, ses pouvoirs, …) ?

Pour revenir à « mon ami Pierre », je le vois d’abord comme un médecin spécialiste de grande réputation. Cela exprime peut-être mon besoin de l’admirer, par exemple pour justifier l’ascendant qu’il a sur moi (ou qu’il semble avoir sur moi du fait de sa grande taille, de sa voix grave et de son succès auprès des femmes)? On peut très bien imaginer que beaucoup de personnes à qui j’ai parlé de Pierre partagent en principe l’image de lui que je projette, même si elles le connaissent peu. Par contre, sa dernière maîtresse, qu’il a laissé tomber sans ménage-ment, à une toute autre image de lui; ses collègues, qui connaissent ses mauvais résultats durant ses études, ont une autre image de lui; et nous ne parlerons pas d’un de ses patients qu’il a malheureusement mal diagnostiqué et qui souffrira toujours des séquelles d’une maladie mal soignée, trop tard.

Sans pousser le jeu plus loin, nous pouvons comprendre que, si toutes ces personnes sont d’accord sur « l’existence » de Pierre, elles ont chacune une conception très différente de la personnalité de Pierre, de ses qualités et de l’intérêt à le fréquenter.

Il me semble que nous pouvons partir de ce type d’expérience pour comprendre que, lorsque nous discutons de « l’existence de Dieu », nous n’arriverons à rien si nous ne commençons pas par définir ce que nous entendons par ce mot « Dieu ».

Pour moi, Pierre est d’abord un ami admiré. Pour son patient évoqué, c’est un médecin incapable. Pour son collègue, c’est un gentil garçon mais un médecin moyen. Pour son ex-maîtresse, c’est un amant assez pitoyable et inconstant.

Quel sens aurait la question « Pierre existe-t-il? » Parlons-nous de l’ami, du médecin, du collègue, de l’amant? Pour chacun, c’est ce qu’il entend par le mot « Pierre », mais les quatre ne pourront jamais se mettre d’accord car leurs définitions de « Pierre » sont partielles et ne se superposent pas ou très peu.

Il en est bien de même pour « l’existence de Dieu ». Pour la grande majorité des humains « Dieu » est un grand’père, un grand manitou, une sorte de Père Noël, bref une image paternelle et très puissante, un peu effrayante car capable de gronder, voire de punir.

On voit tout de suite que cette image est avant tout anthropomorphique.

Dans notre perception, apparemment intellectuelle mais supportée plus concrètement par l’iconographie traditionnelle dans le christianisme catholique, et clairement renforcée par les dérives très peu théologiques des prêtres et autres sacerdotes, habiles à récupérer les images des religions primitives, qui nous parlent « du Père », de « son amour pour nous », de « sa bienveillance », de « son pardon », etc., Dieu aurait donc bien une forme humaine avec tous les attributs de l’être humain: émotions, volonté, choix, colère, etc. ?

Notons d’abord, au passage, que cette image anthropomorphe est une des meilleures preuves que ce Dieu là, a été inventé par le cerveau humain. Nous pouvons le dire: « L’homme a créé ce Dieu là à son image et à sa ressemblance », pour son confort psychologique.

Ensuite, nous sommes bien forcés de remarquer, sans nous lancer dans de grandes études théologiques, que tous les philosophes et les grands théologiens, du bouddhisme au christianisme et du confucianisme ou judaïsme, à l’islam ou au zoroastrisme, sont très loin de cette conception d’un Dieu qui nous ressemblerait !

Depuis près de 2500 à 3000 ans, en Asie, au Moyen-Orient puis en Occident, la plupart de ces théologiens s’accordent à considérer que le concept même de « Dieu » est nécessairement si complexe qu’il serait erroné de vouloir le décrire, ni même de l’évoquer par un mot.

Dans le judaïsme qui, rappelons-le, fut, avec le zoroastrisme, un des tout premiers monothéismes, le nom du dieu ne peut pas être prononcé. On l’écrivait YHWH, même si les non-théologiens, qui ne comprenaient pas l’impor-tance de cette illisibilité symbolique, se permet-taient de prononcer « Yahweh » ce qui se voulait imprononçable. De manière similaire, l’islam s’interdit de donner des images qui évoqueraient ce concept de « Dieu ». Remarquons au passage que ce même interdit des musulmans concernait aussi, à l’origine, tout être humain, ce qui n’est pas sans intérêt si on rapproche cela de notre réflexion sur « l’existence de mon ami Pierre » : la complexité de l’être humain lui-même (et/ou la faiblesse de notre compréhension) rendant donc caduque l’image ou le fait de « nommer » quelqu’un ou d’en faire le portrait … intéressant, non?

Nous trouvons aussi un concept proche de celui de la complexité du « principe de Vie » dans les grandes religions d’Extrême-Orient, comme le TAO ou le bouddhisme, sans oublier les formes anciennes de l’hindouisme dont le panthéon est si compliqué qu’il est directement à l’image de la complexité inaudible.

« Le Tao qu’on peut nommer n’est pas le Tao », disait Lao-Tseu.

« Il n’est pas de dieu », dit Bouddha

« La naissance et la mort n’existent pas » dit Nagarjûna, un des disciples du Bouddha et un des plus grands exégètes du bouddhisme

On comprend donc que tout concept anthropomorphique d’un dieu unique doué de volonté, d’amour, de vengeance, de pardon, etc. n’est qu’un mythe créé par l’homme, au même titre que Zeus, Jupiter, Isis, Orphée, Hercule, Aphrodite, Sisyphe, Maya, Khâli, et autres figures des panthéons sumérien, grec, égyptien, romain, indien, etc..

Le vrai concept de « Dieu » est dans sa complexité, son adéquation à la VIE, au Monde même, tant matériel que vivant, beaucoup trop complexe pour être expliqué, « imaginé » même, par nos cerveaux qui sont surtout l’organe de notre survie et de notre confort psychologique et, accessoirement seulement, un outil d’analyse et de compréhension.

Seul notre néocortex nous permet de comparer nos perceptions, de nous en souvenir, de projeter dans l’avenir des rêves ou des projets hypothétiques (mais qui peuvent servir de guide à nos constructions, même si le projet en lui-même n’a pas de garantie de « faisabilité »).

Bien plus qu’un Père Noël supposé trôner au jugement dernier et nous y demander des comptes, Dieu est donc un mot un peu vague qui veut représenter l’inconnu, l’indicible, l’infini-ment complexe. Son concept n’a alors pas d’autre but que nous faire réaliser notre très faible entendement de ce que nous sommes « réellement » (?) et surtout de ce que représente le monde.

Comme Edgar Morin nous l’a bien fait comprendre, depuis avant même 1984, si nous voulons nommer « Dieu », « Allah » ou « YHWH », l’infiniment complexe qui dépasse les capacités d’imagination et d’analyse de notre cerveau, rien ne s’y oppose, ni rationnellement, ni physiquement, ni socialement.

Mais les conséquences en sont très nettes: si tel est le sens de Q(le thêta de l’alphabet grec en majuscules, symbole non prononcé de Théos, Dieu.), et c’est bien ce qu’affirment les grands prophètes, les grands théologiens et les grands philosophes, alors il est impossible de se disputer sur cette question (guerres de cultures ou de religions), ni de nourrir un quelconque prosélytisme de nos mythes populaires à l’adresse d’autres humains d’une autre culture, ni de chercher à définir un concept de l’âme qui serait un « esprit » en dehors (ou « à côté ») du corps. « Il n’est pas d’autre âme que notre conscience de notre corps (Spinoza). »

D’une certaine manière nous tombons donc en pleine immanence (rien en nous, ni dans le monde, n’est par essence transcendant, dans le sens de « quelque chose qui se situerait au-delà du domaine pris comme référence, qui serait d’une nature radicalement supérieure » (Trésor de la langue française).

Remarquons bien que le fait qu’une chose soit « inexplicable » par notre cerveau à cause de sa complexité d’un niveau supérieur à la capacité d’analyse de notre organe, n’entraîne en aucune façon que la nature de cette chose soit différente de la nôtre! Cela n’implique pas non plus que notre cerveau ne puisse pas l’appréhender de manière plus globale, plus approximative, métaphorique, poétique. Cela empêche seulement d’en faire un sujet d’analyse rationnelle, de dialectique, de dispute.

Nous concluons donc simplement que rien de Naturel (c’est-à-dire immanent) ne peut être hors de la Nature (c’est-à-dire transcendant)! Ceci devrait nous sembler fort évident pour autant que, une fois encore, nous nous attachions au sens des mots et non aux images merveilleuses et mythiques que ces mots évoquent en nous depuis notre enfance. Ne peut être hors de l’existence que ce que nous nous plaisons à imaginer !

De conséquence logique en conséquence logique, il en découle bien évidemment que, puisque l’âme est seulement la conscience que nous avons de notre corps, accompagnée de tout l’imaginaire dont nous sommes capables, notre conscience s’interrompt automatique-ment avec l’arrêt de nos perceptions et des travaux d’interprétation et de projection effectués par notre cerveau, c’est à dire avec ce que nous appelons « la mort ». (A remarquer que, donc, nous ne connaîtrons jamais notre mort et qu’il n’y a aucune raison d’en avoir peur, comme nous l’ont déjà expliqué les philosophes stoïciens de la Grèce antique).

L’âme, dès lors, cesse d’exister à ce moment même. Et elle ne pourra, donc, jamais être jugée, ni coupable, ni méritante. Seul notre ego pourrait être comparé à la réalité de nos actes, mais cet ego n’est qu’un personnage fictif que nous avons créé pour notre confort psychologique. Il sera donc lui aussi effacé de la réalité dès la fin du fonctionnement de notre cerveau. De ce personnage fictif, tout comme de nos actes réels, ne restera vivant dans la mémoire des autres, que le reflet que chacun en aura perçu au hasard de ses rencontres et de ses propres projections émotionnelles, comme nous l’avons vu à propos de « l’existence » de nos proches et de nos amis.

Il n’y a pas grand chose à craindre donc, bien qu’on puisse, comme beaucoup de « sages » hindous, considérer le « karma » , la trace que nous laissons derrière nous et préférer, par éthique ou simplement pour notre sérénité, l’idée que notre trace ait plutôt laissé des effets « positifs » que « négatifs ». On pressent cependant, sans pour autant nous lancer dans une autre dialectique, que tout cela reste très subjectif et que les définitions permettant de distinguer les effets « positifs » des effets « négatifs » risquent bien de se montrer difficiles, voire impossibles. Comme le souligne bien Thierry Crouzet dans son exorde, page 9, il est impossible de prévoir la nuisance de nos actes.

Par contre, une ultime conséquence de cette « immanence » de toute chose est bien que nous ne devons jamais craindre de commettre « des péchés », car, comme l’a fort clairement montré Spinoza (1632-1677), rien n’est essentiellement interdit à l’être humain (et à tout organisme vivant), sauf si la nature le lui rend impossible.

Il est donc des actes impossibles, mais aucun n’est interdit par l’éthique.

Les seules limites à la liberté de l’être humain sont donc les limites du possible, auxquelles nous ajoutons, par calcul, des limites sociales contractuelles qui sont une simple codification, librement acceptée, des comportements afin de ne pas empiéter sur la liberté des autres dans le contexte d’un milieu social défini. Chaque être humain garde néanmoins la liberté intangible d’aller vivre « ailleurs » s’il n’accepte pas les règles contractuelles d’un territoire ou d’une communauté, ou de se retrancher, un peu ou très fort, dans la solitude, avec toutes ses difficultés de survie. On voit qu’il s’en suit qu’aucune société n’a le droit d’imposer un règlement qui limite [ii] cette liberté fonda-mentale.

Accessoirement, cette réflexion est aussi une indication convaincante de ce que les « lois morales » prêchées par les mêmes religions monothéistes qui nous ont fait croire en un Dieu anthropomorphe, paternel, juge et justicier, n’était en fait que des règlements sociaux qui permettaient une organisation politique des tribus de l’époque. Ainsi, Moïse, loin d’être un prophète fut un législateur dont le code civil dure encore de nos jours, rafraîchit parfois par un Cromwell ou un Napoléon de passage [iii]

Et, pour conclure, cette réflexion récente de Phène (« Le Petit Atelier du chercheur de vérité »):

« Maître, pourquoi  y a-t-il autant d’opinions différentes sur la nature de Dieu ? Certains disent qu’Il est avec forme, et d’autres, qu’Il est sans forme. Et, ceux qui parlent de Brahma avec forme Le décrivent sous des formes différentes. Pourquoi toutes ces controverses ? «  demande le disciple.

« Un dévot, lui répond le Maître, pense à Dieu comme il Le voit. En réalité, il n’y a aucune confusion sur Dieu. »

Ce que nous voyons (comprenons) de Dieu nous offre la vision que l’on a de Nous-mêmes puisqu’en Vérité, il n’y en a pas d’autre.  La connaissance de soi affine progressivement notre esprit jusqu’à ce qu’il atteigne l’état indifférencié et devienne Brahma Lui-même. Comme l’eau d’un lac qui apparaît verte, bleue ou noire à distance, si l’on en prend un peu dans notre main, on voit qu’elle est sans couleur… 

 

Tours, le 25 mai 2012

 

[i] Sortir de la Crise par le Haut – Chap. 6.

[ii] Mais Bernard Chiocca me fait remarquer qu’on ne libère pas des gens qui ne souffrent pas, car on ne peut libérer que de la souffrance

[iii] Voir les travaux du Dr Finkelstein, archéologue israélien: http://fr.wikipedia.org/wiki/Israël_Finkelstein

Il y a quelques jours, le 24 février, j’ai proposé ce message sur FaceBook:

En ces temps de crise et d’innombrables utopies porteuses d’espoir que j’aime à citer, à décrire et à étudier, de nombreux amis se sont soudain mis à sourire de mon volontarisme. Je les en remercie car la « doxophie » que voudrait atteindre « SORTIR de la CRISE par le HAUT » suppose une considération démocratique de toutes les opinions populaires. (Le titre original du livre était « Niumanisme et Doxophie », mais l’ami Jean a pensé que deux néologismes inconnus dans un titre aurait été un marketing suicidaire.   ?  )

Voici (à méditer) une citation de Kundera proposée par Paul Gonze, co-auteur, cousin, anartiste et papowète:

« Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu’il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n’as pas de nageoires? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses? » … « Si tu ne lui disais que la vérité, que ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion avec un fou et que tu es toi-même fou. C’est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t’obstinais à lui dire la vérite en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d’aussi peu sérieux, c’est perdre soi-même tout son sérieux. Moi, je dois mentir pour ne pas prendre au sérieux des fous et ne pas devenir moi-même fou. »

Milan Kundera

deux jours plus tard, 26 février 2014  

J’ai réfléchi… je suis content de toutes les réactions chaleureuses de mes amis proches, mais, ô paradoxe, cela m’a fait hésiter, penser un peu plus, et revenir sur mon enthousiasme pour ce texte de Kundera.

Est-ce parce que nous sommes nombreux à penser parfois que nous crions dans le désert, que nous pourrions croire que « nombreux sont les humains qui, ‘par nature’, préfèrent leur train-train, le confort de leurs habitudes, leur ‘métro-boulot-dodo’, à la possibilité d’une liberté par la prise de conscience de notre nature réelle plutôt que l’acceptation de l’image que veulent nous en donner ceux qui sont trop heureux de nous asservir, qu’elles que soient leurs motivations? »

Je pense que c’est probablement une autre forme d’habitude et de paresse. Celle de ceux d’entre nous qui ont eu, souvent par hasard, la chance de rencontrer des maîtres d’écoles convaincus de ce que nous sommes tous différents, des gens qui ont attisé notre curiosité, encouragé nos initiatives. Ceux d’entre nous qui ont, par de curieuses circonstances, été amenés à rencontrer d’autres manières de penser, d’autres cultures, d’autres philosophies, d’autres pays, d’autres religions, et ont, par là même, appris à relativiser et à prendre conscience des tours et détours de nos processus de pensée.

La phrase de Kundera peut s’appliquer à une réflexion tout à fait intéressante sur la ‘normalité’ et la ‘folie’. La ‘folie’ , tout comme la ‘mythomanie’ sont d’abord des pathologies du comportement dont souffrent tant l’individu que son groupe social et qui relèvent des deux responsabilités. Mais, pour ne pas sortir du sujet, nous laisserons au philosophe Michel Foucault le soin d’éclairer cette question complexe.

Ici, il me semble que nous avons, en général, pris la phrase de Kundera non comme un appel à la différence de l’autre mais plus comme un mépris des « beaufs », des gens que certains considèrent comme une partie « moins intéressante » de la population.

Socialement parlant, il y a des fous et des mythomanes, sans aucun doute. Mais y a-t-il vraiment des « beaufs » ?   Comme je l’ai déjà écrit dans « SORTIR de la CRISE … « , parmi tous ceux et celles que j’ai connus pour avoir travaillé avec eux, tous étaient des êtres humains intéressants et capables de réflexions dont chacun peut faire son miel, à quelques  rares exceptions près, un peu pathologiques, comme ce comptable égyptien, émigré en Arabie Saoudite, si envieux et amer d’être là pour faire vivre sa famille qu’il en voulait au monde entier, ou encore cet ingénieur allemand consultant en développement rural dans un pays du Sahel, qui voyait tout au travers des lunettes noires de la dépression parce qu’il avait volontairement choisi de compenser quelque chose (quoi? je n’ai pas cherché à savoir…) en travaillant sous les tropiques pour nourrir sa femme, l’amant de celle-ci, et les enfants d’où qu’ils vinssent. Ces rares exceptions ne font que confirmer la ‘règle’: tous sont des humains intéressants ou peuvent facilement le devenir s’ils ont la curiosité de se comprendre eux-mêmes.

Je continue à penser que les tentations d’élitisme  ( » … seuls quelques uns seraient prêts, à nous suivre dans nos espoirs de progrès… ») ne sont qu’un triste écho de l’instinct de domination que nous partageons avec TOUS les êtres vivants, minuscules, végétaux, animaux et humains: la loi dominante de la Nature qui consiste (1) à survivre individuellement pour donner une chance de (2) faire survivre notre capital de vie, notre message génétique, trace de ce qui nous a fait survivre jusqu’ici…

Mais heureusement, nous ne sommes pas seulement cousins des bactéries et des loups. Comme le faisait remarquer notre ami et co-auteur l’anthropologue Victor Friedlander, pour l’humain et probablement aussi pour des animaux « sociaux », la « culture » les conditionne autant que les schémas génétiques qui assurent la survie. Pat ailleurs rappelons une fois encore que, comme nous l’a déjà expliqué Spinoza, il y a quelque 350 ans, nous avons l’inestimable capacité de réfléchir , c’est à dire  de penser à notre propre pensée: comment pensons-nous et pourquoi pensons-nous comme nous pensons? Il nous a montré que cet exercice nous ouvre la porte de notre liberté, car il nous permet de nous affranchir de toutes nos passivités: coercitions et dominances extérieurs, mais aussi soumission internes: habitudes, désirs mal analysés et autres spontanéités animales, ou culturelles, insuffisamment réfléchies.

Bien sûr, tout cela cela s’apprend, par quelques exercices de prise de conscience et par les informations indispensables qui nous permettent d’identifier les forces diverses qui tentent, naturellement ou par intérêt et soif de pouvoir, de nous dominer pour nous asservir. Voilà un bel objectif pour une réelle rénovation de nos instructions publiques européennes!  Tout comme la République Française au XIXè siècle, avec entre autres Jules Ferry, à organisé un grand progrès social d’instruction pour tous (même si, paradoxalement, l’époque a quelque peu mitigé ces bonnes intentions en en profitant pour passer autant d’enfants que possible dans un moule de « bons citoyens », obéissants jusqu’à l’abnégation patriotique – et coloniale -, et en remplaçant l’enseignement religieux par une « morale » très directive et non par une « éthique » personnelle), il serait facile d’organiser une instruction publique qui favorise la créativité, la conscience de nos différences et, à travers elle, l’individuation (et non l’individualisme!) qui mène à la liberté.

De telles écoles existent déjà, depuis longtemps. Elles sont souvent payantes et considérées, à ce titre, comme élitistes. Si les politiciens en place ne voient par leur intérêt immédiat à organiser une telle rénovation de l’instruction publique, rien ne nous empêche, « nous » les citoyens convaincus, de l’organiser dans le secteur « libre » sous une forme coopérative (enseignants) et/ou associative (parents d’élèves) éventuellement soutenues par de grands mécénats.

Ces quelques éléments de mes convictions rappelés (mais le débat reste ouvert à tous, non pour opposer des certitudes, mais au contraire pour affiner nos perceptions, recevoir des suggestions, en un mot: p r o g r e s s e r), je pense donc que nos tentations d’élitisme, et celles de Kundera, sont inévitables mais malheureuses, y compris lorsqu’il s’agit seulement de constater certaines tendances aujourd’hui, chez certains, d’éviter les risques au prix d’une compromission évidente de notre liberté.

– Inévitables car nous sommes nous-mêmes conditionnés par des éducations qui, dans un contexte très marqué par une équivalence théorique entre la survie et « l’ascenseur social », ont fait la part belle à l’encouragement à la « supériorité » (pour ne pas dire à la « dominance ») et que nous resterons donc, à vie, plus sensibles à toute appréciation de notre « qualité », qu’elle que soit l’ineptie des unités de mesure, qu’aux appréciations de notre « différence » que nous prenons facilement comme une critique plus qu’une appréciation positive. Tout le renversement est là: nous devrions travailler d’urgence à ce que nos enfants et tous ceux qui suivront se sentent plus enrichis par plus de différence que par plus d’appréciation normative!

– Malheureuses car, quelle que soit l’exactitude des éléments de réflexion ci-dessus, si nous choisissons de classer une partie de l’humanité comme des gens qui refusent le progrès et qui par nature préfèrent leurs habitudes à leur liberté, nous faisons un amalgame, nous créons une généralisation, et par là même nous chosifions une partie des humains, nous marquons le tiroir où nous les classons d’une étiquette (une étoile jaune ? un lys marqué au fer rouge?) et nous devenons coupables  d’un manque d’intelligence et d’empathie qui fera de nous, immanquablement, un jour, des barbares.

Au contraire, choisir, contre toute évidence de la ‘réalité’ d’aujourd’hui, qu’il est possible et désirable de viser et construire la liberté de tous, la vie choisie par chacun, est la seule position réellement humaniste. Tout comme la démocratie dans la Grèce antique, comme l’absence de théorie politique chez les stoïciens, comme l’utopie du rêve bourgeois au Moyen-Âge, tout comme les prémices de l’Anarchie individualiste libertaire au début du XXe siècle en Belgique et en France, et plus récemment les réflexions constructives de l’Anarchie ontologique, c’est tout simplement l’Humanité en marche, au mépris des habitudes, des inerties, des paresses, la seule façon de croire que l’éveil de l’humanité n’est pas nécessairement  un accident  sans lendemain qui se suicidera par imbécilité pour laisser place à une Vie qui ne serait plus représentée que par des bactéries et quelques scorpions.

À nous de choisir… il n’y a pas de devoir, mais ne serait-ce pas plus amusant que notre propre géno-suicide?  Je compte sur vos suggestions…

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P.S. :  J’ai oublié d’évoquer une autre source de malentendu à propos de ce « découragement » de certains de mes amis et contacts, ou simplement de leur pessimisme (souvent ils préfèrent dire « réalisme »)  face à la possibilité de renouveler notre société en y incorporant plus ou mieux d’humanisme démocratique.  J’en veux pour exemple, parmi d’autres, la récente frustration de Thierry Crouzet   < blog.tcrouzet.com/ > par rapport à plusieurs des espoirs de libération qu’il avait « vu naître » dans l’éclosion des rapports hétérarchiques des réseaux, et dans les initiatives « open-source » sur le web. Je pense, une fois de plus (je l’ai déjà une fois suggéré à Thierry, justement), que nous ne distinguons pas assez la Vie de l’individu, d’une part,  et la Vie de la Société, d’autre part. Pour ceux que cela intéresse d’approfondir la question, je les renvoie à « Se Changer pour Changer le Monde? », un document assez long qui tentait de résumer les conclusions de nos débats, ouverts sur les réseaux sociaux et par contacts personnels, à la suite de la publication de notre livre collectif « Sortir de la Crise par le Haut » (ce document est un « chantier en cours » en continuelle mise à jour pour encore plusieurs semaines ou mois ; sa version la plus récente est donc disponible sur demande à l’adresse email <louis.boel@sortirdelacrise.eu> pour lecture et/ou commentaires ou collaboration.

Sans vouloir tenter la gageure de résumer ce document, je désire en rappeler ici les deux principes essentiels:

(a): Pour changer l’Humanité, il n’y a qu’un chemin: changer tous les humains. Et pour faire cela sans dictature, il n’y a qu’une voie: que chacun se change lui-même, au plus profond de sa conscience et dans le domaine concret de sa propre activité et de son milieu de proximité.

et (b):  Si l’idéal est la Liberté pour chacun et le développement personnel de chacun en assumant sa propre différence, toute tentative de définir un système politique qui puisse atteindre cet idéal est vouée à l’échec. Comme les Stoïciens l’ont bien montré, de Zénon à Marc-Aurèle, un vrai politicien humaniste ne peut que juger des questions sociales au cas par cas en « bon père de famille » (voir: Stoïcisme & Politique, Essai sur la désobéissance philosophique de Jérôme de Souza Pinto – <www.éditionsdelahutte.com‎> ) .    Comme c’est impossible dans un état de plus de 20 (?) citoyens (car il faudrait les connaître tous « comme des fils »), les politiques ne peuvent que mettre en place des systèmes de « pis aller ». En conséquence, nous disent les mêmes stoïciens, tout citoyen à pour devoir d’être un éternel rebelle, un « désobéissant philosophique » (voir  www.anarchisme-ontologique.net  ), un constant rappel à l’ordre humaniste, un contre-pouvoir infatigable.

C’est en acceptant cette différence entre la quête individuelle et l’organisation de « la cité » que nous pourrons comprendre que:   OUI, l’informatique de la communication en réseaux est l’occasion unique et inespérée de mettre en place, par notre activisme décidé, une hétérarchie libératrice des dons de chacun et donc facteur d’individuation;   NON, cela ne deviendra pas pour autant une panacée universelle, car il faudra TOUJOURS lutter pour empêcher « la meute sociale » de prendre le pouvoir, de remettre en jeu la dominance et la loi de la Jungle.

OUI,  l’être humain, avec son cortex cérébral préfrontal, avec sa possibilité de réflexion et avec la culture qui peut en découler, est capable des plus hautes réalisations mentales et philosophiques;  NON, jamais ces mêmes individus ne feront passer le bien commun avant leur intérêt bien compris.  D’abord parce que, dans un monde d’individuation, le « bien commun » n’est pas définissable, ensuite parce que même si nous considérons le bien suprême comme la fonte du soi dans le grand SOI du Monde (idéal bouddhiste autant que celui de Teilhard de Chardin!), cette quête sera toujours celle du (petit) « soi » et ne considèrera donc, en dehors d’une perfection utopique, « l’autre » que comme un moyen et non une fin en soi.

N’oublions jamais que Pascal n’était pas un imbécile. Faire l’ange c’est l’utopie. Vouloir ériger l’utopie en système et non en idéal, c’est une très grosse et très dangereuse bêtise.

Je « reblog » ce papier très important de Francis WURTZ : pour, justement, éviter que la « crise » actuelle ne fasse naître, par un populisme bassement politicard, de nouveaux totalitarismes. Il est indispensable que les citoyens européens conscients obtiennent une écriture moins simpliste de notre Histoire!

Francis Wurtz

wurtz-l-humanite-dimancheLe 24 février  prochain, le Bureau du Parlement européen est appelé à valider le projet d’exposition permanente de la future « Maison de l’Histoire européenne « . Celle-ci doit, en principe, ouvrir ses portes d’ici un peu plus d’un an, à proximité du Parlement à Bruxelles. Destinée à accueillir des dizaines de milliers de visiteurs par an, elle est dotée de moyens importants: ainsi, l’ « exposition permanente » dont il est question occupera-t-elle un espace de 4000 m2, auquel s’ajoutera notamment celui prévu pour les expositions temporaires successives. Un « auditorium »est , en outre, censé permettre l’organisation de débats suscités par le récit proposé par le musée. »Proposé » n’est du reste, pas le bon terme. »Imposé » serait plus adéquat ! Le problème essentiel que pose cette exposition est , en effet, le fait que nombre de points dont  elle traite sont l’objet de vifs débats , y compris entre historiens : or, l’exposition ne reflètera pas…

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Panaorama du départ de l'aventure de Lama Vigotzé, le moine Bhoutanais qui aurait aimé être LE NEVEU de RABELAIS.